Glenn_Gould


Certaines de ses interprétations sont posées au bord du monde dans une lumière qui semble émaner de l'intérieur de l'oeuvre. Cette lumière sans matière, sans épaisseur, sans couleur, cette lumière qui ne nous attend pas, lumière d'avant qu'on la regarde. (Il fau­drait pour en rendre compte reprendre aux Victorins l'opposition de la lumen, mondaine et douloureuse, et de la lux, pauvre et extatique.) Gould avance alors dans chaque page comme quelqu'un qui ne sait pas, qui questionne. Pourquoi cette note ? Où va cette modulation ? Que dit la nuit quand j'y place une touche de clarté ? Ce n'est pas qu'il ne jouât pas de la musique affirmative (les Suites de Bach), mais ce qu'alors il affirmait c'est que la question serait main­tenue. Et puis parfois, le silence, tout ce silence, non pour respirer, mais comme quand quelqu'un expire, cet abîme qui s'ouvrait d'un coup, sans qu'on sache si c'est au-dedans ou au-dehors de soi, ces notes qui avaient une telle densité de lumière en elles qu'on eût cru qu'elles n'étaient que le miroitement d'un creux qu'elles portaient à leur envers, une ombre qu'elles devaient racheter, ramener du séjour des morts selon les lois d'une absolue balance entre le visible et l'invi­sible.

In, « Glenn Gould piano solo »