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La prison et moi

La journée carcérale est une page blanche devant laquelle l'inspiration reste en suspens. Qu'y vais-je écrire ? Qu'y puis-je écrire ? Et surtout puis-je écrire? Page blanche de ce livre du temps mort qui peut en comporter trois mille, six mille... Imaginer cela : des milliers de pages à remplir jour après jour de mots - nulla dies sine linea ! - pour en conjurer la blancheur abyssale...

Mais écrit-on pour combler le vide de l'être ? Et sur cette page blanche, qui du coup commence à ne plus l'être, j'écris ce matin que je me demande si j'écris pour combler le vide de l'être. Voilà. C'est déjà quelque chose. C'est un peu mieux que rien. Une sorte de soupir attestant que je suis vivant, que les mots battent sous la peau comme une pulsation à l'intérieur du corps. Mais alors plutôt que pour combler le vide de l'être (quel jargon !), ne noircirais-je pas la page carcérale tout simplement pour m'assurer que je suis vivant? La journée serait ainsi ce miroir où « je » se réflé- chit en mots afin de s'y lire comme une présence. Vacuité de la page blanche, blancheur de la journée carcérale : une même surface réfléchissante où, si je n'écris, je me dissous. Je de miroir. Je de mouroir. Écrire je, noir sur blanc, pour ne pas s'interrompre. S'écrire bien noir sur chacun des trois mille, des six mille vierges faire-part du livre du temps mort pour ne pas perdre le fil de soi. Oui, tissons, tissons, au fil des mots le fil de soi.

La prison est un lieu métaphysique, ce qui la distingue du zoo : éliminez l'anecdote, supprimez l'état d'âme, refusez le folklore descriptif, bref, épurez, resserrez, condensez votre style refusez même le style —, ne demeure plus alors que le mot sonore, n'importe lequel, un mot, le mot mot si vous voulez, oui, dites mot, cela suffit, cela dit tout, cela dit exactement le rien du tout. Qui ne dit mot consent. Dire mot, n'importe lequel, n'importe quand sur la page blanche, c'est ne pas consentir. Non pas le mot dit à quelqu'un. Il n'y a personne en prison à qui dire mot : le surveillant, un rôle ; le détenu, un double. Mais le mot lâché -comme une bulle dans la béance immaculée de la page carcérale. La métaphysique, c'est cela : un humain se vidant mot à mot de son temps sur la page d'un livre qui ne raconte aucune histoire. Être inutile. Temps inutile. Livre inutile. Mot pur, donc, goutte de temps sans signification parasite, sens figuré ou double sens, mot détourné de sa fonction, mot à la puissance absolument vaine du mot : mot pour mot, écho de soi. Qui dit mot ne consent pas au blanc silence de la page carcérale. Puis le mot dit s'évapore, l'encre à peine sèche. Tournons alors, tournons la page pour y laisser goutter un nouveau mot, le même, chaque jour plus nouvellement semblable, aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain, le mot dit de la malédiction de l'éternel présent : floc…

Cependant vous écrivez ! Vous faites des phrases !

C'est vrai, je tisse, tisse le fil de soi : je triche. Je ne suis pas vraiment métaphysique, je suis physique aussi. J'ai faim, j'ai chaud, envie de marcher, de dormir. Je persévère dans mon être et m'organise. La page blanche comporte des lignes, comme la journée carcérale elle est réglée. Exemple de phrase : la promenade est à huit heures et demie ce matin. Deuxième exemple : ce matin la prison est enveloppée de brouillard. Troisième exemple : en raison de l'épaisseur du brouillard, la promenade sera reportée à plus tard, voire supprimée. On le voit, il y a une logique, les phrases s'enchaînent, le monde est conséquent... Tisser, tisser la trame et la chaîne de la journée carcérale : comment y échapper ? Comment ne pas se soumettre à la syntaxe réglementaire, ne pas subir les conséquences, ne pas dire je pense donc je suis les lignes de la page qui m'encage ?.En somme, puisque mot dire est le refus de tourner en rond sur la page blanche dans le cliquètement des phrases qui m'enchaînent en s'enchaînant, comment écrire « je suis » sans me condamner au présent de l'indicatif à perpétuité ?

La prison, ou l'écriture mise en question. L'enfermement n'a d'autre intérêt que de pousser l'écriture dans ses derniers retranchements : si tu ne me libères, mot dit, qu'est-il besoin de te dire ? Et si je dis mot seulement pour me lire dans le miroir de la page blanche, à quoi rime donc la vie ? Poésie ! s'écrie alors l'illuminé. Jetez la prose et la syntaxe réglementaire aux orties ! Trouez la page ! Évadez-vous ! Poésie rime avec vie !

Non.

En prison, poésie ne rime à rien. Mirage. Jeu de mots. Folie même, peut-être. Pis que tout : candeur. Surtout ne pas chercher la rime ni la raison. Ici, raison rime avec prison, et rime rime avec crime.

L'écriture dans ses derniers retranchements, tel est l'enjeu : l'appréhender au pied des hauts murs du présent qui l'enclot. Comprendre ceci : qu'en prison moins qu'ailleurs l'écriture est aérienne. Au pied du mur, elle gît prostrée, misérable. Sans mot dire elle dit sa défaite. Non qu'elle manque de mots, mais elle a perdu le goût des mots. Elle n'a plus la force. Le souffle ne circule pas. Elle est éteinte. Mettre l'écriture en question, c'est l'écouter ne plus mot dire dans le silence de la page carcérale.

Mot dire est sans issue.

Je ne découvrirai pas encore aujourd'hui le langage nouveau qui me permettrait de me conjuguer au futur. La journée passe, elle est passée ; c'est le soir. La télévision bourdonne dans les cellules voisines. Cet après-midi, le vent s'est levé, et je l'écoute souffler sur la prison tandis que je relis ces lignes. C'est une journée. La page à présent n'est plus blanche, elle a passé, c'est le soir. Nous ne sommes pas sortis en promenade ce matin à cause du brouillard, et cet après-midi c'est moi qui n'ai pas voulu sortir. Le soleil brillait, le vent soufflait. Je n'ai pas voulu sortir. J'écrivais. Il faut bien écrire Il faudrait écrire bien. J'ai écrit que je ne pouvais pas écrire. Mais je l’ai mal écrit il faut bien vivre, même mal. Il faut bien dire tout le mal qu'on a à écrire. C'est intéressant pour ça, la prison : on touche à ses limites. On ne peut pas aller plus loin. On ne peut pas se payer de mots. C'est comme ça que la journée passe. Cash.

In, « Suerte » (Annexe 1)
Photo nicky (zyeuter)