Moli_re



Écrire et enseigner

C'est au printemps, après un séminaire suivi en Sorbonne, que les choses me sont apparues très claire­ment. J'enseignerais moi aussi, pour avoir le bonheur de parler du matin au soir et du soir au matin à des élèves de ce que j'aime le plus au monde : la littérature.

Les mots sont depuis devenus mon métier. Plus encore : ma vie. À l'instar des lycéens, je dois admettre que je me construis grâce au langage. J'avance à tâtons, j'inves­tis les recoins de la conscience, je tente de comprendre le monde et ses principes à travers les intrigues et les personnages de mes propres romans, ainsi qu'au contact des classes. Ce petit livre est dédié à mes élèves, car je leur dois la réflexion que voici et je réponds à quatre de leurs lettres dans ses dernières pages.

Les élèves m'obligent à une relation très incarnée aux mots et aux images. J'ai, pour cette raison, le souci de les faire entrer en littérature de la façon la plus vitale qui soit. Si je respecte profondément les textes, ces der­niers ne m'intimident pas. La grande littérature sait être accueillante. Elle invite. Et c'est ainsi que je présente aux élèves les livres qui retiendront notre attention. Car ces oeuvres ont été écrites pour eux, ce dont ils sont très loin d'être convaincus.

Manipulant les mots à longueur de temps, trouvant en eux une sorte de rémission à la morosité des jours, j'aborde les textes d'auteurs en présence des élèves avec les réflexes de lecture et d'analyse d'un écrivain. Si j'étais musicienne, je tenterais de leur faire entendre la musique des textes par le truchement d'un piano, si je savais dessiner, par celui d'un croquis. Enseigner revient sans doute à offrir ce que l'on possède de plus précieux. Alors je leur donne mes mots, en passant par ceux des autres. Il devient probable alors que les remarques théoriques for­mulées en cours au sujet d'un dialogue, d'un paragraphe de description concernant la psychologie d'un person­nage, trouveront un écho dans les trois pages de roman écrites tôt le matin même. Mais cela, je ne le leur dirai pas. Les élèves savent deviner. Et l'intuition est sans doute ce qu'il y a de plus pédagogique dans mon métier. Je ne peux pas m'empêcher de leur transmettre ce que je pense être le plus beau et le plus digne d'eux. Et ce je ne sais quoi est aussi ce qui, dans un curieux mouvement duel, me construit et me bouleverse au moment où je le leur livre.

Enfin, je me souviens que l'exigence de la beauté et de l'intelligence que recèlent les classiques est surtout ce à quoi j'ai eu le droit élève, puis étudiante. Pour cette raison, je reste un professeur élitiste. En tant qu'écrivain, je ne pense pas proposer au public des romans ou des pièces de théâtre faciles. Constructions, intrigues et psycho­logies sont complexes, parfois trop m'a-t-on reproché, parce que quand j'écris je songe à mon lecteur et à ce précieux jeu du coeur et de l'esprit qui deviendra le sien lorsqu'il sera question d'interpréter une image, de céder au vertige d'une aporie linguistique ou tropique. Je fais confiance à l'intelligence de mes lecteurs comme je m'en remets à celle de mes élèves. Je les respecte les uns et les autres à ce titre.

Par ailleurs, je pense que la grande culture est profon­dément humaniste. Elle a toujours placé l'homme au centre de son propos, aussi est-elle la plus généreuse qui soit, car elle parle à la majorité. Elle s'adresse aux élèves, si souvent persuadés qu'elle n'est pas écrite pour eux. Or, ce que je veux leur signifier à chaque heure de cours est que tout ce qui est beau est très difficile. Et, si je ne suis pas de celles qui nieraient que la beauté doit toucher spontanément les sens, j'ajouterai à cette conviction que cette spontanéité-là, vécue en écoutant un opéra, en lisant un poème, en contemplant un tableau, cache derrière elle des années de pratique et de réflexion. On accède au vrai vertige — celui de l'intelligence — par le travail.

Or, on est en mesure d'éprouver ce plaisir parce qu'on possède un héritage, des valeurs, des repères. Il faut les codes linguistiques, la syntaxe nécessaire pour entrer dans le chef-d'oeuvre. Chef-d'oeuvre qui, avant de se livrer, convoque en l'homme ce qu'il y a de plus remar­quable en lui et qui, en cela, reste une réalité indépas­sable.

 In, « Mauvaise langue », Seuil 2007
Buste de Molière par Jean-Antoine Houdon, 1778