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De l’enfant au prisonnier

Il y a une prison avant la prison.
Prison de ce qu'on ne peut dire à per­sonne. Pas même au bourreau. Surtout pas au bourreau. Ne surtout pas lui lais­ser deviner ce qu'on pense de lui. S'il comprenait ce qu'on pense de lui, à quelles extrémités de fureur ne serait-il pas conduit ? L'enfant s'étouffe lui-même dans l'indicible.
Ainsi le prisonnier dans sa prison. Plus agneau que jamais devant le loup. Non pas stupide, mais au contraire incroya­blement, insupportablement lucide.
C'est ce qu'ils ont compris en étu­diant ensemble la fable de La Fontaine.

Tandis que le loup baratine, mas­quant sous la rhétorique d'un juste châ­timent sa brutale fringale de l'agneau, l'agneau fait l'idiot et argumente, comme s'il croyait à cette affaire de faute et de punition. Comme s'il ne voyait rien du désir du loup. Comme si, tremblant de tout son être, il ne sentait pas sa mort programmée, et même définitivement arrêtée.
Mais voilà, ce qui lui fait le plus peur, bien plus encore que de mourir, c'est de laisser entendre au loup qu'il l'a percé à jour.

Sire, répond l'agneau,
Que Votre Majesté ne se mette en colère…

L'agneau n'ignore rien des intentions du loup. Sa dernière énergie, il la brûle pour éviter que le loup ne s'aperçoive de ce qu'il ose savoir, lui, l'agneau. Il baisse la tête, il fait l'enfant, l'innocent, il plie sous la mise en scène, joue le rôle que le loup lui assigne.
Faire l'agneau jusqu'à en mourir, plu­tôt que de dénoncer l'imposture.
L'imposture, elle est trop grande pour lui, trop atroce. C'est à peine s'il peut la considérer. Qu'il meure, puisqu'il faut mourir, entre les pattes du loup, les yeux fermés sur l'imposture.

Mais le loup, s'étaient-ils ensuite demandé, qu'avait-il besoin de ratioci­ner ?
Est-ce qu'il n'aurait pas pu craquer d'un coup, croquer tout cru, sans dis­cours, ni mise en scène de justice ?
On dirait, disaient-ils, que le loup se bat contre l'agneau, redoutant affreuse­ment son lucide regard, couvrant le meurtre programmé d'un voile de jus­tice, se donnant lui-même à croire, pour autant que le croira l'agneau, que c'est affaire de justice...

Ils comprenaient que les loups aussi craignent les agneaux, et souvent pour cela les menacent, les frappent, ou les massacrent.
Qui faut-il interroger pour savoir ce qu'il en est du loup ? demandait-elle. Le loup ou l'agneau ?
Ce sont eux, ses amis les prisonniers, qui lui apprennent qu'on est loup et agneau. Et comment l'agneau se fait loup ; étranglant en sa propre violence son savoir d'agneau.
C'est là, pense-t-elle, qu'il faut repren­dre le questionnement, et tenter de démêler cette histoire affreusement ob­scure.

Ce n'est pas parce que le loup dévore finalement l'agneau qu'il en sait plus que lui.
Ni parce qu'il a le dernier mot qu'il est moins bête.
Au contraire, pense-t-elle ; au con­traire.

Mais franchement, être petit et voir ce qu'on voit des grands, être prison­nier et voir ce qu'on voit de la justice, être agneau et comprendre ce qu'on comprend du loup, on préférerait ne pas... Ne pas avoir vu, ne pas avoir compris.

Voir en face ce qu'il en est, noir sur blanc, au mur de sa caverne, n'est pas longtemps supportable. Que la passion de nuire ait trouvé son système, que la loi soit son pilier, la justice sa parade, c'est à vous dégoûter de vivre, lui di­saient-ils. Et elle était toujours d'accord avec eux sur ce point

Ils lui expliquaient.

C'est ainsi qu'à chaque instant on ris­que de se faire loup ; pour ne plus voir, ne plus savoir ce qu'on a vu, ce qu'on a su. Croquer tout cru. Tuer ou mourir. C'est pareil. On est perdu.

In, « L’enfant, le prisonnier », Actes Sud
Photo couverture du livre de Pascal Cauquais : « Petite philosophie pour le loup et l’agneau », Milan

Le Loup et l'Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
La Fontaine