marilyn1__Bert_Stern


Nous venons tous au monde avec l'étiquette « fragile ». Un rien nous blesse et même nous tue. Accident, maladie brutale, bombe dans le métro, une guerre, une balle perdue, une voiture qui dérape ou qui explose dans la foule, un égorgeur, un court- circuit, un crotale, un faux pas, tout peut être fatal. Des inno­cents sont morts de piqûres d'abeilles, d'une chute dans un escalier, d'un coup de colère, d'un éternuement. Nous mourons aussi dans notre sommeil, si notre coeur s'immobilise.

Nous n'avons que notre être, nous ne sommes rien d'autre. Dès notre venue dans ce monde, nous sommes à la merci de la fin de l'être, c'est-à-dire de la mort, et ce risque s'aggrave tandis que notre vie avance. Si souvent dit : nous ne voyons pas le bout du chemin, nous savons simplement qu'il s'approche à chaque seconde.

Ce qui nous étonne, ce que nous refusons avec indignation, avec même un sentiment d'injustice, ce n'est pas tant la nécessité de mourir, que nous apprenons à accepter le long de la vie à force de voir mourir les autres, que cette soudaineté imprévisible, cette absence de garantie de vivre quelque temps encore, d'achever ce soir ce que nous avons entrepris ce matin. La mort est postée à chaque instant de notre parcours. Nous sentons même qu'elle s'avance à notre pas, qu'elle nous tient la main, que par moments elle nous parle à voix basse. Comme sous l'effet d'un caprice, d'un coup de fatigue ou de lassitude, elle peut soudain décider que notre promenade s'achève. Ici, main­tenant. Pas un souffle de plus. Nous vivons avec cette possibilité que tout s'arrête brusquement et pour toujours, en trébuchant, en avalant un os de poulet, en courant nous jeter dans la mer un jour de chaleur.
Ou même en ne faisant rien. Nous pouvons mourir en poussant un soupir, comme Diderot.

Cela pour ne parler que des atteintes physiques à notre personne, celles qui nous blessent, nous mutilent, en finis­sent avec la vie, en laissant de côté les attaques surprises lancées contre notre conscience, notre pensée, contre notre sécurité intérieure, et d'autres dommages intimes, secrets, rongeurs silencieux, d'autant plus malfaisants qu'ils nous sont invisibles.

Tout mouvement est guetté par l'arrêt. Aucun n'est lancé pour toujours. Et le fait que nous devinons en nous, d'une manière permanente, depuis que nous sommes en âge de sentir et d'identifier des différences entre les choses, plusieurs mouve­ments qui s'enchevêtrent — du coeur, du sang, des poumons, sans compter ceux qui nous sont insensibles, poussées des ongles, des cheveux, danses des neurones, des globules — ne fait qu'aiguiser notre état d'alerte, car tous ces mouvements qui composent notre vie peuvent à chaque instant céder la place à l'immobilité.

Nous le savons. Serions-nous, à l'intérieur, d'une stabilité de marbre, nous nous sentirions sans doute plus rassurés. Ce n'est pas le cas.
Menace commune, banale.

Nous sentons aussi, et tout nous le confirme, que ces mou­vements qui nous parcourent sont étrangement solidaires et que, si un d'entre eux s'arrête, les autres l'imitent aussitôt, ce qui casse à jamais notre vie, et cela même si certains nostalgiques racontent avec fierté que les ongles des orteils de Napoléon ont continué de pousser après sa mort, perçant ses bottes. Fait banal, paraît-il. Mais les légendes sont faites parfois de ces détails-là.

L'impression de solidité massive que peut donner l'appa­rence d'un corps n'offre aucune garantie de durée. Cela, nous le savons aussi. Les roseaux survivent aux chênes. Des architec­tures de muscles peuvent s'effondrer d'un seul coup, même sans tempête. Et le contraire est aussi vrai : rien de plus chétif que le corps de Gandhi Et pourtant rien de plus résistant. L'Empire britannique s'est incliné devant ce squelette.

In, « Fragilité » (Odile Jacob poches)
Photo Bert Stern