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À 80 kilomètres de là, traversant la baie à par­tir d'Amalfi, est enfouie la tombe dite du plon­geur de Paestum. Cette tombe date d'au moins huit siècles avant que le Vésuve lance ses pierres ponces et projette sa lave. Le Plongeur est le couvercle du caveau. Le fond est blanc, le trait est noir. C'est encore une «ombre projetée ». C'est ce que les Grecs appellent une skiagraphia (mot à mot une ombre écrite) et que Pline tra­duit : umbra hominis lineis circumducta.
Sur la pierre qui fermait la tombe, un petit per­sonnage s'élance du haut d'un bâtiment construit en blocs de pierre pour plonger dans une nappe d'eau verte auprès de laquelle il y a un arbre.

On ignore le muthos que condense cette scène. Aristote (Problèmes, 932 a) explique que les peintres éthiques distinguent le vert et le jaune pour distinguer l'océan des fleuves. Pindare aver­tit à deux reprises qu'il n'est pas possible à l'homme de dépasser les colonnes d'Hercule de son vivant. Simonide a dédié à Scopas un poème qui commence par ces mots : «Il est difficile de devenir un homme exemplaire (agathon) de façon non oublieuse (alathéôs), carré (tetragônon) pour les mains, les pieds et la pensée dans la mémoire des autres hommes » En d'autres termes il est difficile d'avoir de son vivant une sta­tue de kouros. Au VIIè siècle avant Jésus-Christ le kouros est une statue funéraire en marbre, jambes serrées, bras collés le long du corps, que votait la cité à l'un de ses membres. Il est difficile de dépasser de son vivant les colonnes d'Hercule. C'est l'affirmation de Théognis : «Je pense qu'il est beau de ne pas être né mais, une fois né, il est beau de se précipiter pour franchir au plus vite les portes de la mort. » C'est aussi le mot d'Achille aux Enfers, déclarant que le choix des destinées offertes aux hommes est double : ou la vie longue dans une ferme et l'anonymat, ou la vie brève du guerrier et un nom impérissable.
Sur le couvercle de la tombe l'homme plonge dans la mort, au-delà des colonnes d'Hercule, dans l'océan de l'autre côté du monde, comme une statue de kouros dans la mémoire des survivants. C'est le choix héroïque. Le mort qui a été enterré sous la pierre de Paestum a préféré laisser un récit de mort dans la mémoire de tous à vivre longtemps et obscurément à l'égal d'un bouvier.

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Les deux premières peurs ont trait à l'obscu­rité et à la solitude. L'obscurité, c'est l'absence du visible. La solitude, c'est l'absence de mère, ou l'absence d'objets qui la relaient. Les hommes connaissent ces terreurs : retomber dans l'im­mense abîme sans forme et noir de l'utérus, la peur de redevenir foetus, la peur de redevenir ani­mal, la peur de se noyer, l'angoisse de se jeter dans le vide, la terreur de rejoindre le non-humain. La sphinge poseuse d'énigmes à Thèbes, en même temps lion, oiseau et femme, une fois l'énigme résolue par Œdipe, s'élance du haut de la mon­tagne Phikeion dans sa mort. La chute d'Icare a pris la relève imaginaire de la tombe du plongeur.

La création du monde, c'est tomber pour rejaillir. Le saut dans l'abîme, le saut dans la mort constituent le premier temps. Aphrodite resurgit en ruisselant à la surface de la mer. L'oiseau- plongeon ramène dans son bec la terre.

Roheim mourut en 1953. Il avait fait paraître The Gates of the dream l'année qui précéda sa mort, ultime ouvrage qu'il avait dédié à Sandor Ferenczi. Roheim disait que tout rêve consistait à sombrer à l'intérieur de soi pour retomber dans le vagin de sa mère. À la naissance, le sommeil presque continu « continue » la vie intra-utérine. Le réel, comme le réveil, n'est qu'un instant de faim, de froid et de douloureux désir. La vieillesse détache peu à peu le corps du sommeil et le « dévulve » dans la mort (dans le sommeil sans rêve).
Chacun de nous est un héros qui chaque nuit descend dans l'Hadès où il devient son image et son sexe se dresse comme un kouros. Chaque matin son rêve le reconfie tendu à l'aube et ses yeux s'ouvrent sur le jour.

Sans cesse Pompéi est replongé dans le néant. Sans cesse Herculanum est submergé par la lave. Sans cesse quelque chose d'inusable, de vivant, de plus ancien que nous, ne s'interrompt pas de revenir dans l'âme, dans le désir, dans les narra­tions du désir. Dans aucune civilisation, dans aucune société, jamais rien de contemporain ne l'accueille.

Sans cesse la lave pousse, sans cesse désor­donne, sans cesse terrifie.
Mais sans cesse se pétrifie aussitôt à l'air libre. La lave bouche son propre accès à elle-même, se pétrifie dans les oeuvres, s'académise dans le lan­gage, noircit et s'opacifie en séchant.

Sans cesse il faut répéter le mot qu'Eschyle confie à Pélasgos dans Les Suppliantes : « Oui, j'ai besoin d'une pensée profonde (batheias). Oui, j'ai besoin que descende dans l'abîme (buthon), tel un plongeur (dikèn kolumbètèros), un regard qui regarde (dedorkos omma). »

In, "Le sexe et l'effroi" (Le taureau et le plongeur)
Paestum, Musée archéologique National,
fresque décorant l'intérieur du couvercle du sarcophage
provenant de la tombe du dit Plongeur.