livre_ouvert___jes



   Phrase : ce qui se prononce en moi – loin, ailleurs, presque dehors – depuis très longtemps,
   depuis, je crois, que m’a été donné la possibilité d’oublier,
   je l’appelle littérature

  C’est, vide de sens, privé la plupart du temps de contenu,
   à peine organisé en mots,
   une phrase. Pratiquement
   toujours la même, il me semble ; mais je ne peux
   rien en savoir positivement.
   Elle est, la phrase, différemment modulée : selon
   la plainte, la jubilation, le désarroi, l’énergie, la fatigue.
   L’adoration aussi. J’en reparlerai.

  Cependant je n’ai pas le sentiment de l’avoir recueillie.
   Jamais tout à fait. Je ne pense pas non plus
   la produire. Il est probable que dans la langue
   à laquelle je suis soumis et dans laquelle vaguement,
   difficilement, je ne cesse de naître et de mourir,
   aux choses, aux êtres, à ce qui serait moi,
   il est probable qu’elle remonte d’une très ancienne histoire,
   enfouie, impensable : vieille ébauche d’outre-mémoire,
   vieux murmure indistinct ayant scandé
   des générations.

Je crois donc plutôt qu’elle, la phrase, cherche encore à se former
   et que jamais, en somme, elle n’a abouti. Jamais
   en tous cas je ne l’ai entendue. Au contraire
   soupçonne que si parfois il m’arrive d’entendre – des paroles,
   une diction, de la musique –, c’est à cause
   de cette phrase en attente, indéfiniment,
   de sa chute et de sa fermeture.

 A la limite, c’est-à-dire à ces moments d’oubli terrifiant où la moindre lumière d’hiver sur un mur, l’herbe pauvre d’un jardin, l’eau d’une rivière, est, en hiatus, le signe pur que je vais mourir, je pourrais dire, et cela se prononcerait aussi, en silence, se laisserait prendre dans la phrase : j’aurai été une phrase.
   
Ou plutôt : il y aura eu phrase, cette phrase – qui m’aura hanté, que je n’aurai jamais prononcé.

Cette prononciation avortée, cette hantise, je l’appelle décidément littérature.

In, « Phrase », Christian Bougois
Photo jes.b (flickr)