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Manuscrit de la  fugue inachevée

Vers quoi s'orientaient ses idées dans ces paysages lentement traversés ? Toute pensée véritable s'efforce à l'harmonie. L'esprit ne voit que ce qu'il cherche, et de même qu'une proie immobile est invisible aux yeux du prédateur conçu pour la poursuite, Bach n'entendait du monde réel que la face visible de fugues potentielles : la multitude toujours variée des visages humains, le bruit des dés dans un cornet aussi bien que le rapport entre les couleurs, dans un tableau comme partout ailleurs. La forêt n'était qu'une longue fugue-arbre à mille sujets dont chacun se ramifie avec les branches et que la succes­sion accélère en fonction de la vitesse des chevaux, du nombre ou de la densité des troncs, tout entière vibrant au lever du soleil de multiples fugues- oiseaux aux traits mélodieux et flûtés, et il y avait aussi des fugues-nuages et des fugues-vent en levant la tête, des fugues de neige et des fugues d'eau qui s'insinuaient entre les fugues-collines quand la lumière du soir ou du matin étage leur silhouette sans relief. Car la nature se fait fugue aussi dans le temps qui passe et dans les rapports qu'elle montre entre les choses, comme si un dieu musicien l'avait créée faute de papier à musique : le bruit d'une feuille froissée et celui du feu, les rides au coin des yeux et certains plis des draps à l'angle des lits, l'étendue des champs et celle des mers ou des lacs, les craquelures de la croûte du pain et la gueule béante des monstres.

Car de même que le ciel se meut d'après une loi de tout temps ordonnée et que les choses sont soumises à une règle immuable, Bach pensait qu'il existe nécessairement un principe dont tous les autres procèdent et qui les assujettit à une puis­sance supérieure. Guidé par cette idée qu'il n'avait pas cherchée mais qu'il portait en lui comme un arbre porte son fruit, il se représenta ce qu'était l'harmonie et qu'il lui revenait seulement de l'ex­traire de toute chose terrestre ou céleste pour l'ap­porter au monde, pareil à l'apothicaire qui extrait l'essence d'une plante pour guérir les hommes. Ainsi hommage permanent serait rendu au Sei­gneur et à Sa création, dans les parties ou dans le tout, par des sons éclatants ou mélancoliques mais toujours gouvernés par une primordiale harmonie.

In, «  Bach, la dernière fugue »