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Pour Véronique L.

L’indicible prison

A force de parler ils réussissaient à lui insuffler un peu de l'horreur de la prison.
On se sentait devenir rat, cloporte, enfermé dans un trou où on ne pouvait pas même faire son trou de rat ou de cloporte, étant cerné de toute part, non seulement de murs très serrés, mais aussi de bruits choqués, de dévorante télévi­sion, d'insultes, d'agressions. Une cons­tante oppression qui ne vous laissait jamais la possibilité d'être seul, de reposer au creux de soi. Sans cesse l'hos­tilité et le vacarme du dehors venaient vous tourmenter. Un trou dans lequel le pire pouvait arriver — et souvent il arrivait — sans qu'on puisse se défendre.

Ils ont tous entendu, un jour ou l'au­tre, un imbécile affirmer qu'en prison, au moins, on était bien tranquille, à l'abri en quelque sorte. Un toit, une paillasse, le minimum de subsistance, et même la télé, plus rien à décider, à affronter. Ah, dormir enfin, rêver, se mettre aux abon­nés absents, n'avoir de comptes à ren­dre à personne...

Sauf que la prison, c'est tout le con­traire et c'est sans répit. Même la nuit, les rondes des surveillants, la torche lumineuse qui vous explose sur le front, les cris, les ronflements, les plaintes. Pas de temps pour souffler entre deux agressions. Pas d'espace où s'alanguir. L'oppression, l'angoisse, indéfiniment reconduites, et l'humiliation, répétée, heure après heure.

Un homme, disaient-ils, ça a besoin d'habiter quelque part, sa maison, son trou, sa niche, son carton, n'importe, mais d'habiter, vous comprenez ? Il y en a qui essaient de décorer leur cel­lule, de mettre des photos partout, de bien nettoyer, il y en a d'autres qui veu­lent que ça reste le plus affreux pos­sible, qui ne veulent pas céder, mais quoiqu'on fasse on n'y arrive pas ; quand t'es enfermé, c'est jamais chez toi. Un jour, on n'en peut plus de chercher où, comment, respirer, on n'en peut plus de cigarettes, de tours en rond dans sa part de camembert de menaces, d'insultes, on n'en peut plus de réclamer dans le vide ce qui est censé vous être dû, et qui n'arrive jamais, "on pète les plombs".
La rage tente de passer en force, coûte que coûte. Mettre le feu à son matelas, hurler, défoncer les murs, les autres, soi-même. Vivre ou crever, c'est pareil, il faut que ça sorte. Que l'abcès crève.. Et après ça va mieux ? non, ça va pire. On meurt, on vous embarque à l'hosto, on vous flanque au mitard. De toute fa­çon on paie. Et l'abcès se reforme plus virulent de tout ce qui ne trouve ja­mais, jamais à sortir.

Mais c'est quoi ce qui ne peut pas, ne peut plus sortir ?
D'abord on pense, c'est la haine.
Mais à force de parler, là, comme c'est étrange, ensemble, sans avoir à se battre, on se met à penser que c'est le contraire.

Ce qui, depuis le début, depuis qu'on est coincé dans cette galère de vie, c'est, bon Dieu de merde, toute cette grosse boule d'amour enfermée là dans la poi­trine qui vous étouffe. Le besoin de se rouler les uns dans les autres, de se ser­rer, de boire un coup ensemble, de ri­goler, de se prendre une grande bolée de rire avec les filles (au lit n'en parlons pas ce que ce serait bon, pas la peine de faire un dessin, ça on sait, tout le monde sait), mais juste une femme, tu te rends compte, une femme tout heu­reuse avec toi au grand air, au soleil, sur la plage, dans les bois, et un petit, t'imagines ça, ton petit que tu prends par la main pour l'emmener sur ton bateau, et puis tu regardes la nuit tom­ber avec lui, tu lui fais observer les étoiles, il s'endort sur ton épaule...

En fait c'est l'amour barricadé qui met au supplice. C'est ça "la prison dans ma tête". Ils disent "C'est comme la folie". Ne sachant pas ce qu'est la folie, et pourtant, étant en prison, le sachant.
La haine c'est faute de mieux et tou­jours pour le pire. On le sait, on le sait bien au fond, mais on ne peut pas s'em­pêcher.

Le désespoir même pénètre jusqu'au parloir ; si tant est qu'on en ait. Les mots ne passent plus. Quand on a dit, tu me manques, les enfants me manquent, la vie me manque, on a tout dit. L'autre, en face, remplit péniblement le silence de fades nouvelles, sans larmes ni alar­mes. C'est si dur parfois qu'on renonce au parloir. Ou alors on est encore plus malheureux après qu'avant. On étouffe sous les mots qui n'ont pas pu sortir.

Le pire, c'est ça ; la parole étranglée.
Elle se demande s'il y a un moyen d'éviter en prison de devenir fou, si on ne l'est pas déjà.
Comment trouver une voie de pas­sage pour la voix.

In, "L'enfant, le prisonnier", édition Actes Sud
Photo d'Annie Leclerc extraite du site Périphéries 
http://www.peripheries.net/sommaire.php3