Georges_de_la_Tour___bougie_d_tail


III

Et comme ce serait bon — généreux aussi à l'égard de soi-même — de tout recommencer, de commencer à vivre en écrivant ! Naître dans l'écriture, par l'écriture, grand idéal des grandes veillées solitaires ! Mais, pour écrire en la solitude de son être, comme si on avait la révélation d'une page blanche de la vie, il faudrait des aventures de conscience, des aventures de solitude. Mais, à elle seule, la conscience peut-elle faire varier sa solitude ?

Oui, comment connaître, en restant seul, des aventures de conscience? Est-ce qu'on peut trou­ver des aventures de conscience en descendant dans ses propres profondeurs ? Que de fois, vivant dans une de mes « gravures », j'ai cru que j'approfondissais ma solitude. J'ai cru que je descendais, spirale par spirale, l'escalier de l'être. Mais, dans de telles descentes, je vois maintenant que, croyant penser, je rêvais. L'être n'est pas au-dessous. Il est au-dessus, toujours au-dessus — précisément dans la pensée solitaire qui travaille. Il faudrait donc pour renaître, devant la page blanche, en pleine jeunesse de conscience, mettre un peu plus d'ombre dans le clair-obscur des anciennes images, des images fanées. En revanche, il faudrait regraver le gra­veur — regraver, en chaque veillée, l'être même du solitaire, dans la solitude de sa lampe, bref tout voir, tout penser, tout dire, tout écrire en existence première.

IV

 
En somme, tout compte fait des expériences de la vie, des expériences écartelées, écartelantes, c'est bien plutôt devant mon papier blanc, devant la page blanche placée sur la table à la juste distance de ma lampe, que je suis vraiment à ma table d'existence.

Oui, c'est à ma table d'existence que j'ai connu l'existence maxima, l'existence en tension — en tension vers un avant, vers un plus-avant, vers un au-dessus. Tout autour de moi est repos, est tran­quillité; mon être seul, mon être qui cherche de l'être est tendu dans l'invraisemblable besoin d'être un autre être, un plus-qu'être. Et c'est ainsi qu'avec du Rien, avec des Rêveries, on croit qu'on pourra faire des livres.

Mais, quand se termine un petit album des clairs-obscurs du psychisme d'un rêveur, revient l'heure de la nostalgie des pensées bien sévèrement ordonnées. Je n'ai dit, en suivant mon romantisme de chandelle, qu'une moitié de vie devant la table d'existence. Après tant de rêveries, une hâte me prend de m'instruire encore, d'écarter, par consé­quent, le papier blanc pour étudier dans un livre, dans un livre difficile, toujours un peu trop diffi­cile pour moi. Dans la tension devant un livre au développement rigoureux, l'esprit se construit et se reconstruit. Tout devenir de pensée, tout avenir de pensée, est dans une reconstruction de l'esprit.

Mais est-il temps encore pour moi de retrouver le travailleur que je connais bien et de le faire rentrer dans ma gravure ?

In, « La flamme d’une chandelle »
Georges de la Tour, "Job et sa femme" (détail)