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Le silence d’infans

Du coup elle est devenue extrêmement susceptible, jalouse, sur la question des prisonniers.
Il est rare qu'elle approuve la façon dont on parle d'eux, dont on écrit sur eux, dont on les exhibe sur grand ou petit écran. Elle les sent piégés, fixés aux quatre pieux de leur misère, misère de leurs crimes, misère de la prison, misère de leur âme en souffrance, misère de leur destin.
Ce qui se montre là, elle l'appelle obscène, sans espérer être entendue, même de la plupart de ses prisonniers, trop contents d'apprendre que se ré­pandent au-dehors quelques miasmes de leur cloaque. Petite vengeance de l'ombre, et sans conséquence. Ils ne se font pas trop d'illusions sur ce qu'ils gagneront, eux, à ce déballage de l'or­dure.

L'indifférence habituelle est secouée d'une vague de scandale, prolongée d'une vague de compassion, vague­ment horrifiée, puis vaguement révol­tée, puis vaguement (là on commence à se lasser) déterminée à "faire quelque chose", une enquête, des rapports, une commission... et la vague soulevée re­tombe, jusqu'à la suivante.
Etranges vagues qui font recette - pas pour les prisonniers - à condition qu'elles retombent pour se gonfler de nouveau. Des prisonniers, on ne connaîtra jamais que les blessures, la violence, la crasse, l'enveloppe de haine et de ressenti­ment.
Que sait-on de ce qui habite au­-dedans du dedans de l'ordure, de ce qui demeure et s'acharne silencieuse­ment au coeur d'un prisonnier qui n'est pas encore tout à fait suicidé, ou abîmé de drogues, ou hagard, ou déjà fou ? Qui mesure cette incroyable ténacité, cette farouche résistance, cette lucidité à l'oeuvre ?
Il est vrai qu'il faut du temps pour que se découvre celui qui n'a presque jamais parlé, celui qui, faute de parler, a rué dans les brancards, volé, escro­qué, violenté, puis qui, pour cela, s'est retrouvé emmuré, claquemuré comme jamais au fond de son silence.
Il faut longtemps lui parler, et très doucement, il faut entendre ce qui se dit, se tait, entre les quelques phrases qu'il prononce. Il faut éprouver de quel fond d'atroce abandon il émerge à grand-peine, de quelle honte terreuse, et pire que la mort, quelle mort vive il endure jour après jour, pour qu'enfin passe par la gorge un filet de voix mon­tée des profondeurs muettes, pour que s'ouvre une brèche dans le mur, pour que se dénoue un moment la corde de plus en plus serrée qui pend à malheur et qu'elle laisse passer les mots.
Quand la brèche est ouverte, peut se figurer alors pour celui qui ne parlait pas ce qui demeurait jusque-là impen­sable : un séjour d'humanité, une res­piration qui vous ouvre la poitrine, une délivrance de la haine, un ajournement de la revanche, un pressentiment de l'amour.

Mais il en faut des prières et de la patience pour que s'ouvre enfin quelque brèche au coeur de l'endurci.
Parlez, mais parlez donc, s'époumo­nent les juges à la fin du procès, les avocats, les parties civiles face à l'affreux violeur, au meurtrier récidiviste d'ores et déjà, il le sait bien, condamné à per­pétuité. L'affreux baisse la tête ou laisse errer au-devant de lui un regard vide dans un univers vide. Il se tait. Il n'a rien à dire. Il ne comprend même pas ce que l'on lui demande. Que voulez­vous qu'il vous dise ? L'indicible juste­ment ? en lui claquemuré depuis la nuit de son temps ? Son avocat lui souffle le mot minimal qu'au moins il devrait pro­noncer. Pardon, finit-il par ânonner. La séance est levée.
L'affreux se lève, froid, désincarné, pour rejoindre son vieux tombeau, son silence d'infans.

L'infans, l'enfant; étymologiquement, celui qui ne parle pas.
Ce qu'elle cherche en tout prisonnier qui vient à elle, c'est l'instant étonnant, l'étonnant lui-même, où s'ouvre une brè­che dans le sans-voix d'enfance.
Ce qu'il y a d'extraordinaire c'est que cela se puisse. Qu'il lui ait été donné d'assister à cela : les murs du silence se lézardant, les murs de la prison qui le renforcent et l'exaspèrent se mettant à reculer, à s'effacer soudain, un moment, le temps d'une page, d'une phrase, d'une écoute. Que ce petit signe de main tra­versant la lourde grille, franchissant l'immensité du sordide couloir l'ait fina­lement atteinte et qu'elle l'ait reçu, elle pense que c'est miracle.
On dirait la vie qui pousse, la vie qui commence, la chance entrevue d'exis­ter.
"Ecarter les barreaux qu'on a dans la tête." Oui, c'est ce qui arrive parfois quand la parole pousse en prison.
Il n'y a pas de mots plus forts, plus pénétrants, plus aigus que ceux d'un prisonnier en train d'écarter les bar­reaux qu'il a dans la tête. C'est l'intelli­gence à l'oeuvre, échappant au partage établi entre la dignité et l'indignité, aux figures imposées de la haine et du res­sentiment, c'est l'esprit en son éveil éprouvant sa propension à grandir, à ouvrir l'espace d'une pensée à investir ensemble par la parole, le regard, le sourire, le rire ; et parfois, mais c'est à peine si elle ose le dire, les larmes...

A dire vrai, la première ouverture n'est pas celle de la bouche mais de l'oreille. Depuis si longtemps blindée, l'oreille. C'est là que s'est dressé le premier rem­part entre le dedans malmené et le dehors hostile. Au point qu'on ne sait même plus ce que c'était écouter. Quoi ? Qu'est-ce que vous dites ? Je ne com­prends pas. Ecouter ???
D'abord il faut réussir à trouver un accès au tympan où déposer le mot de l'écoute, lui faire sa place de silence, jusqu'à ce qu'il décolle ses bords, se mette à bâiller. Il faut attendre que cède le rempart de l'oreille qui s'étonne d'elle­-même.
De toute façon, c'est ce qu'elle décou­vre aussi avec eux. On devrait plus souvent se désemmurer les oreilles, les laver à l'eau fraîche, les étendre au grand air, au souffle du dehors. Inouï ce qui arrive à l'ouïe quand on y songe.
Ce doit être à cause de cette grotte qui les accueille ensemble, si différents les uns des autres, et elle, plus différente encore. Elle éprouve avec eux le besoin impérieux de repousser les murs, d'élar­gir l'espace où se tenir ensemble, se disposant les uns avec les autres à ac­cueillir ce qui s'en vient.
Acculée avec eux à la nécessité de s'entendre, elle si souvent précipitée, toutes dents dehors, dans la parole pour enseigner, instruire, convaincre, voilà qu'elle se prend à écouter, comme elle ne savait plus qu'on pouvait écouter, et qu'elle se met à entendre.
Et en même temps elle découvre qu'il faut l'écoute de l'autre pour que l'infans accède à la parole qui porte en humanité.
C'est pourquoi ils communiquent sur fond de savoir partagé d'enfance. C'est en ce fond qu'ils se comprennent.
Tendre l'oreille aux premiers balbu­tiements, plaintes, murmures... Incroya­ble ce qui s'épanouit dans l'oreille qui écoute, cette disposition fraîche, incon­nue, à aimer, cette terre offerte où s'avancer qu'elle n'appelle ni amour, ni amitié, mais, en attendant, aimer (ai­mance peut-être ?)
C'est alors qu'elle se met peu à peu à penser qu'il n'y a que les enfants et les prisonniers qui savent au fond ce qu'il en est.

In, « L’enfant, le prisonnier »
Photo "La condition humaine", imagineur blog