Marilyn_Monroe___schopolartlicht



Nue

   Marilyn Monroe rêvait d'apparaître nue sur les écrans. Elle fut sans doute la star la plus exploitée et la plus maltraitée par Hollywood. transformée en bombe sexuelle par tous les artifices possibles en son temps. A peine arrivée dans les studios, elle dut passer sur le billard pour améliorer par la chirurgie l'esthétique de son visage, qui n'en avait pourtant pas grand besoin. Ses toutes premières photos le prouvent : c'était une jeune fille ravissante; extrêmement fraîche et saine, rayonnante. Quelques années plus tard, nez et menton raccourcis, cheveux décolorés, outrageusement maquillée, sanglée dans des robes provocantes, cantonnée à des rôles d'idiote, elle restait par miracle l'incarnation même de la joie simple de vivre. Malgré les épreu­ves; malgré les contraintes, sa nature demeurait la plus forte, mais qui le comprenait ?

Marilyn jouait les vamps à merveille, et elle v trouvait du plaisir. Mais elle aurait aimé qu'on la reconnaisse aussi telle qu'elle était, au natu­rel. Quand, avec beaucoup d'esprit, elle répon­dit au journaliste qui lui demandait avec quoi elle dormait: « Du Chanel n°5 », ce n'était pas de la provocation. Elle dormait nue, en effet et même se promenait nue chez elle. Quand elle ne travaillait pas, elle sortait en chemisette et pantalon de coton ordinaires, sans maquillage.

On projetait sur elle des fantasmes de luxure, elle s'aimait nature. Innocente. Elle n'avait ni peur ni honte de son corps, elle aurait voulu le montrer tel quel, débarrassé de tous ces artifices destinés à le rendre toujours plus sulfureux. Lors du dernier film qu'elle tourna, elle réussit à tromper la vigilance du réalisateur, et à plon­ger nue dans la piscine sous l'oeil des caméras. Dans l'eau, ses contours n'apparaissaient que de manière floue, mais c'était déjà insupportable pour le puritanisme américain. On voulait bien exciter les foules avec des images qui rendaient au sexe sa dimension de péché - on ne faisait même que cela. Mais on refusait de leur montrer la beauté à l'état pur.

Sans doute sentait-on que cette beauté-là n'était pas à vendre, qu'elle ne pouvait que se donner, comme elle avait été reçue. Et ce qui n'est pas à vendre n'intéresse pas l'industrie, qu'elle soit cinématographique ou autre. Ni les censeurs imbus de religion ni les producteurs mercantiles ne laisseraient à Marilyn le droit de revendiquer à l'image sa nature animale, innocente. Ni l'une ni les autres n'en avaient peut-être clairement conscience, mais l'enjeu était monumental. Nue comme elle le voulait., Marilyn (et avec elle toute « l'espèce » féminine) n'eût plus été une aguicheuse, elle eût été une reine. On préféra continuer à la traiter comme une petite putain, et la laisser en mourir.

Moi aussi, la nuit, je dors nue. Que je sois seule ou non. Car ce n'est pas un acte de séduc­tion, mais une façon de me retrouver au mieux dans ma peau. J'ai longtemps vécu au bord de l'Atlantique, et passé là-bas, sur des plages sauvages, des journées entières dans le plus simple appareil... et le plus total bien-être. En maillot de bain, je me sens toujours mal fichue. Pas assez de ceci, trop de cela... Plus assez jeune... Etc. Nue, je me sens parfaite. Je suis très loin de l'être, évidemment, mais je m'en fiche. Puisque alors je fais partie de la nature. Ce n'est plus le paraître qui importe, mais l'être. Le bonheur d'être en vie, d'être de ce monde. Je suis toujours étonnée de constater combien il est difficile de faire comprendre ce sentiment de paix. Dans l'esprit de la plupart des gens, la nudité est liée à l'exhibition. Alors qu'elle peut être exactement l'inverse, le contraire de la représentation. Une présentation. On peut se mettre nu pour se présenter au monde, comme on présente à sa mère l'enfant qui vient de naître: voilà un être unique, et lié aux autres. Son acte de présence est sacré, parce que c'est un acte de vie, de lien, et de liberté.

C'est pourquoi dès la belle saison, je veux tout quitter. Les vêtements, l'appartement, les horaires... De l'air, il me faut de l'air. L'hiver est le complice de ce que nous nommons la civili­sation : il engonce les corps, raccourcit les jours, nous fait compter le temps comme de l'argent. Froid et pingre, l'hiver nous rend la nature hostile. Nous l'affrontons habillés, chauffés, enfermés, occupés, distraits par des artifices de moins en moins attrayants dès que le printemps renaît.

Un de ces jours, brusquement, l'air pollué, le bitume et les murs de la ville me deviennent insupportables. C'est quelque chose de très physique, la nature m'appelle comme si j'étais un animal. Ayant enfin bouclé les valises, je me retrouve étendue dans les alpages, au soleil. Le vent chuchote dans les branches, les oiseaux modulent leurs trilles, au loin tintent les cloches des troupeaux. Le paysage est vaste, vert, magnifique. Vision enchanteresse d'un paradis perdu. Puisque je ne peux aller m'y promener nue, je vais aller fouiller les buissons pour y cueillir des baies. Fraises des bois, framboises, myrtilles... Dont la chair ou le jus rouge sang me renverront aux origines de ma propre nature...

In, "Politique de l'amour"
Photo schopolartlicht