dentelle_de_glace___pagnolle__flickr_


 

Après ce livre, je ne sais pas : je ferai d'autres choses, d'autres lettres, puisque c'est ma façon à moi de vivre, que d'ainsi perdre mon temps. Ou bien je lirai. Des essais, des romans, des contes, des poèmes. Je mélangerai tout cela, car c'est ma façon d y voir clair, que d'entasser l'une sur l'autre ces branches mortes, tombées sur l'herbe des lectures. Parfois le feu s'en empare et le vent dresse une flamme qui peut se voir de loin, sur la page où j'écris. Je n'ai jamais lu pour m'instruire, et je serais fort en peine de vous dire à quoi me servent toutes ces pages avalées, quand dehors le ciel est si tendre. Il y a bien cette lumière de la langue dont je pourrais vous dire quelque chose : quand la langue se love en elle-même, dans l'ourlet de ses phrases, dans le sombre de ses parenthèses ou le nacré de ses voyelles. Quand la langue en elle-même se retire, se dérobant à nos volontés brutes et à notre besoin de certi­tude, comme un enfant apeuré va se cacher sous les dentelles de sa jeune mère.
Peut-être
n'écrit-on que pour cela, pour fuir - sous les jupons d'une langue maternelle - la mort brillante et le temps rugueux. Dans cette panique que l'on déguise en sagesse, dans cette paresse méditative, un prodige parfois s'accomplit. Il s'agit d'un miracle, égal en clarté à celui d'une résurrection. Le mystère ici est inverse : on ne transmue pas une matière en esprit, mais, par l'esprit, on touche soudain à la matière pure. Vous connaissez ces chansons de troubadour, ces légendes fatiguées et cette langue cramoisie, toute chargée de dorures et de lys. Au détour d'une phrase, au gré d'une lecture, on entend parfois un bruit de pas sur le gravier, et l'on voit l'aube qui cogne aux meurtrières d'un château, et les vipères qui glissent au fond des douves. C'est une profonde énigme que celle-là, qui fait que l'austère passion de la langue nous rende par instant cette évidence et cette immédiateté dont les choses seules ont le privilège.
Et pourtant : ouvrez les livres aimés. Il n'y a rien dedans. Il n'y a que des mots, empêchés dans l'encre, saisis dans la trame du papier. Des mots plus secs et rassis que ceux que l'on prononce avec le souffle, avec la gorge : ceux-là, du moins, forcent un sentier dans l'air autour des corps, jouissant ainsi d'un peu de vie, même si elle est éphémère. Oui, c'est un pur miracle, que par des mots enterrés dans des livres, d'on puisse raviver une source, rafraîchir un jardin.

In, « Le huitième jour de la semaine »
Photo pagnolle (flickr)