image002



Je n'ai pas manqué un seul jour du procès. Les autres étudiants s'en étonnaient. Le professeur se félicitait que l'un de nous mette chaque groupe au courant de ce que le précédent avait vu et entendu.

Une seule fois, Hanna regarda vers le public et vers moi. Sinon, tous les jours d'audience, elle regardait vers les juges, quand elle était introduite par une fonctionnaire de police et une fois qu'elle était assise à sa place. C'était une attitude hau­taine, comme sa manière de ne pas parler aux autres accusées et presque pas à son avocat. À vrai dire, les autres se parlaient de moins en moins, plus le procès durait. Pendant les suspensions d'audience, elles étaient avec des parents et des amis, à qui elles adressaient des signes et des saluts lorsqu'elles regardaient vers le public chaque matin. Hanna, pendant les pauses, restait assise à sa place.

Je la voyais donc de dos. Je voyais sa tête, son cou, ses épaules. Je lisais sa tête, son cou, ses épaules. Lorsqu'il s'agissait d'elle, elle tenait la tête particulièrement haute. Lorsqu'elle se sen­tait traitée injustement, calomniée, attaquée, et qu'elle cherchait une réponse, elle roulait les épaules vers l'avant, et son cou se gonflait, faisant saillir les muscles. Ses ripostes échouaient régu­lièrement, et régulièrement ses épaules retom­baient. Jamais elle ne haussait les épaules ni ne secouait la tête. Elle était trop tendue pour se per­mettre la facilité d'un haussement d'épaules ou d'un hochement de tête. Elle ne se permettait pas davantage de tenir la tête penchée, de la baisser ou de l'appuyer sur sa main. Elle se tenait comme gelée sur sa chaise. Rester assise ainsi devait faire mal.

Parfois son chignon serré laissait échapper des mèches qui venaient boucler sur le cou et flot­taient dans un déplacement d'air. Parfois Hanna portait une robe assez décolletée pour qu'on voie le grain de beauté qu'elle avait en haut de l'épaule gauche. Je me rappelais alors que j'avais soufflé sur cette épaule pour en écarter des cheveux, que j'avais embrassé ce cou et ce grain de beauté. Mais ce souvenir, je ne faisais que l'enregistrer, je ne ressentais rien.

Tout au long des semaines que dura le procès, je ne ressentis rien : ma sensibilité était comme anesthésiée. Je la sollicitais de temps à autre en me représentant Hanna aussi nettement que possible en train de faire ce qui lui était reproché, et aussi dans les moments qu'évoquaient pour moi ces cheveux dans son cou et ce grain de beauté sur son épaule. C'était comme quand on pince son bras anesthésié par une piqûre. Le bras ne sait pas qu'il est pincé par la main, la main sait qu'elle pince le bras, et le cerveau est sur le moment inca­pable de distinguer les deux choses. Mais, le moment d'après, il y arrive très bien. Peut-être que la main a pincé si fort que ça laisse une trace blanche sur la peau. Puis le sang revient et la peau pincée reprend sa couleur. Mais la sensibilité ne revient pas pour autant.

In, "Le liseur"
Photo "voirouregarder.typad

­