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Il y avait aussi, pour m'accompagner, tous les livres de la biblio­thèque. Ceux qui jaunissaient maintenant, jamais ouverts, et les autres, les plus précieux, qui ne réclamaient pas qu'on les relise puisqu'ils avaient pris place depuis longtemps dans la mémoire et qu'on les gardait, comme des signes inaltérables, au-dedans de soi. Un jour, sans doute, la surprise, l'angoisse, l'émerveille­ment étaient venus, sur ces pages, à notre rencontre. Une sorte d'énergie singulière dont nous nous sentions dépourvus nous avait soudain traversés par la fiction de quelques mots mis ensemble. Ils veillaient là, tout près, ces livres silencieux, ils habi­taient nos heures sombres, nos heures claires, ils accompa­gnaient nos désirs, ils décidaient parfois d'un destin. Ils allaient se mêler à la matière fragile des rêves, se défaire peut-être de leur identité littérale pour épouser le parcours d'une conscience en quête d'elle-même et se confondre avec une histoire qui s'ins­crirait dans le temps. Ainsi en serait-il des intrigues, des person­nages, de la trame nombreuse d'un récit auquel on s'était laissé prendre. Il n'en restait, à la fin, qu'une scène, un échange de paroles, un profil entrevu dans la nuit, mais cette énigme désor­mais devenait la nôtre et nous savions obscurément que notre vie, et la plus quotidienne, en était marquée. Il est des livres qu'on chérit tout autant que des êtres, et lorsque les forces déclinent, que l'ombre gagne sur le mur, il est des livres qui se rapprochent et nous accueillent et nous réconfortent. Et c'est parfois, ridicule et magnifique, un chevalier qui se relève après chaque défaite contre les monstres, les mauvais génies, les enchanteurs. Et c'est clouant sa jambe d'ivoire sur le pont d'un navire, ce capitaine à la poursuite du Léviathan fabuleux, et qui tient tête au vent, aux orages, aux abîmes, et qui meurt dans un livre et qui ne peut pas mourir.

In, « La mort à distance »
Photo wikipedia