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Nuages

C'était le mois d'août et nous étions à la montagne. Une bande d'amis avait parcouru un long chemin de crête, ne croisant que des trou­peaux de chamois. Des sommets, on avait pu reconnaître l'horizon tout entier, identifiant les pics les plus lointains. Vers la fin de l'après-­midi commença la descente. À l'heure du cou­cher de soleil, au fond du ciel, se forma un nuage rond, sombre, plus noir sur les bords. Il n'avait rien à voir avec le reste de l'air, c'était un trou par lequel le jour perdait de sa lumière. Bruno, un garçon de douze ans, se tourna vers son père et dit en désignant le nuage : « C'est comme une tache de pétrole en mer. » Il dit cela en passant, attentif à ne pas trébucher sur le sentier et uniquement pour constater une évi­dence. Il eut cet hendécasyllabe* capable de gâter la vue, car la mer et le ciel aux yeux d'un adolescent étaient devenus des lieux de décharge. J'ai pensé au vers 39 du psaume 109, que j'avais voulu corriger à mon idée : où on lit qu'un nuage s'étend au-dessus du désert, non comme une protection, mais « comme un tapis ». Car, étendu entre terre et soleil, il fai­sait une ombre au sol et sur cette trace sombre un peuple d'esclaves trouvait sa route et faisait l'expérience de sa première liberté. La diffé­rence entre les deux offices du nuage comptait beaucoup pour moi : y trouver une protection ou bien se faire un guide de son ombre. Ils me semblaient être alors, et même aujourd'hui, deux façons différentes de rester à l'ombre des Saintes Écritures, pour y chercher un refuge ou une boussole pour avancer. Le nuage de Bruno effaçait la protection comme le tapis. C'était un nuage sans ombre. Il flottait dans un ciel que nous avions sali autant que la mer. Les nuages meurent aussi de la sorte.

In, « Alzaia »
Photo Dan "Ciel déchiré"

hendécasyllabe : se dit d'un vers à onze syllabes