Z_lie_Maindiaux___7_ans



L'oreille de l'oeil.

Il n'est pas possible de recevoir une oeuvre nouvelle en tant qu'oeuvre nouvelle ; la perception est une opération mentale qui consiste en une reconnaissance multiple d'éléments connus, susceptibles d'être rattachés les uns aux autres, et dont l'agencement nouveau forme l'oeuvre. Lorsqu'on entend une musique pour la première fois, il se déclenche en soi une fantastique série d'opérations de recherche (quelle usine .5 visant à identifier, c'est-à-dire à rendre semblables à du connu le plus de traits possible, quitte à diviser l'oeuvre en fragments minuscules, mais reconnaissables, comme ces « ces difficultés » dont parle Descartes, qu'il faut diviser « en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre »
Parfois, il est nécessaire de peu diviser; parfois davantage. C'est ainsi qu'un concerto de Vivaldi, ou un opéra de Haendel sont oeuvres faciles à écouter, car tout y est reconnaissable instantanément, ou presque, et â une grande échelle. Ils ressemblent à un texte français, dont les mots me sont connus, et dont je puis reconstituer le sens global, même si l'agencement des termes est nouveau.

Siegfried ressemble à un texte italien, qui m'apparaît obscur à première vue, mais qui contient suffisamment d'éléments connus pour que je puisse en déduire le sens général au contresens près. Barraqué serait du turc, dont je ne comprendrais que l'alphabet, et ainsi de suite.

Toute musique, qu'elle soit fondée sur l'idée de répétition, de variation, de développement ou d'ornementation, sur l'idée de thème ou de série, ne vise qu' à cet effet de reconnaissance. Une fois entendu le thème nouveau, nous le rangeons dans une sorte de no man's land provisoire, d'où nous le tirons dès qu'apparaît sa réexposition, son développement, sa variation, etc., et qu'il peut acquérir sa valeur de référent.

Déchiffrer une musique nouvelle consiste précisément à la diviser en éléments reconnaissables (accords, gammes, etc.).
Un texte difficile à déchiffrer exige de nombreuses divisions, qu’il faut effectuer d'autant plus rapidement qu'elles sont plus nombreuses.
De même, le médiocre déchiffreur est celui qui est tenu de diviser plus qu'il n'est requis, qui ânonne, identifie des cellules minuscules, avance note à note. Le bon déchiffreur est celui qui divise peu, et identifie beaucoup. (Ou qui calcule vite!) Ainsi, plus on sait, plus on peut apprendre. Plus on se souvient, plus on peut prévoir. (Les linguistes savent qu'il est infiniment plus difficile d'apprendre sa première langue étrangère que sa quinzième.)

À une échelle plus vaste, on va d'oeuvre en oeuvre de la même manière : on lit, on écoute de proche en proche; on agrandit le territoire connu par occupations et annexions successives de petites parcelles d'inconnu, comme un puzzle qui se construirait à partir du centre, et non des bords. Il arrive qu'on se jette ailleurs, qu'on saute un ou plusieurs territoires non encore colonisés, qu'on pose une pierre isolée, comme au jeu de go. Mais alors ce sont des îlots, qui ne servent à rien tant
qu’ils ne sont pas reliés au territoire principal.
De là le refus des oeuvres nouvelles par un public dont le territoire de connaissance est minuscule, le potentiel d'assimilation réduit, le pouvoir d'aimantation quasi nul. Il va de télé en télé, de télé en télé, de télé en télé. Il arpente sans fin son pré carré, comme court l'écureuil dans la roue de sa cage.


In « De la musique »
Photo : Zélie Maindiaux à 7 ans