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L’impudeur

L’ingénue n'est pas vraiment nue, tant qu'elle est seule. Sans le regard de l'autre, elle ignore la pudeur comme l'impudeur. On est naturellement a-pudique, comme l'animal ou l'enfant, tant qu'on n'a pas conscience de l'autre. Une fleur est sans pudeur, comme remarque Schopenhauer : sans vergogne, elle étale en son sommet ses organes sexuels, étamines et pistil, parce qu'elle n'a aucune conscience du rapport interindi­viduel; ce qui prévaut, dans le végétal, c'est la reproduction de l'espèce. La pudeur requiert cette médiation du regard de l'autre qui intro­duit une équivoque dans l'expression de soi : suis­-je ce que j'apparais ? Dois-je faire apparaître ce que je suis ? La pudeur est une demande de soi à l'autre, pour soi et pour l'autre. En réclamant des feuilles de vigne, comme dans la Claire fontaine de Brassens, l'ingénue veut montrer qu'elle n'est pas celle qui se montre, qu'elle n'est pas celle que vous croyez, qu'elle n'est pas celle que vous voyez. Pudique, l'être qui a conscience qu'en lui l'être ne se confond pas avec l'apparaître.

La pudeur est un manque de simplicité. Si elle ne se réduit pas à la pudibonderie d'un tempéra­ment « coincé », elle est pourtant bien la marque d'une nature double : mais c'est l'Homme qui n'est pas simple ! Quelque chose cloche dans mon être fêlé, dans cette nature à la fois corpo­relle et spirituelle. C'est la thèse célèbre de Max Scheler : la pudeur est cet effort que nous faisons pour assumer, pour surmonter la dualité de l'esprit et de la chair, de l'âme et du corps, de l'intériorité et de l'extériorité. Bref, pour être pudique, il faut avoir quelque chose à cacher. Paradoxalement, je cherche à cacher ce qui me cache essentiellement : si je cache cette anima­lité, cette nudité zoologique qui est la mienne, c'est pour dire que j'ai un corps mais que je ne suis pas ce corps. Je ne m'assimile pas à ce corps insignifiant, ce corps exposé et imposé en même temps, ce corps transpirant, ce corps odorant, tyrannisant, fatigant, vieillissant... Le vêtement peut s'interpréter comme une surenchère sur la chair; il recouvre ce qui ne se donne jamais à découvert: ma pensée, mon âme.

Mais à l'inverse, je suis pudique en retenant certains gestes, certains regards, certains mots, que j'estime hautement signifiants, que j'estime expressifs d'un moi profond, d'un moi que je crains de voir banalisé, galvaudé. La pudeur apparaît comme une sorte d'avarice noble, une avarice qui préserve le sujet (quand la cupidité ne protège que des objets).

Ce que redoute la pudeur, c'est l'inconsistance de l'expression, d'une expression unilatérale de soi, qui irait seulement vers le corps ou seule­ment vers l'esprit : impudique, le regard qui ne s'adresse qu'au corps; impudique, le médecin qui ausculte un malade comme le garagiste son moteur, ou qui l'abandonne nu sur un brancard dans un couloir d'hôpital ; impudique, le refus de voir la misère du clochard qu'on prend pour un débris ou pour une loque; tout aussi impudique, la fascination voyeuriste pour ce même clochard, quand on regarde sa seule misère matérielle en oubliant sa misère morale... Comme montre assez bien La Genèse, la pudeur naît de l'expérience de la chute; expérience de la finitude d'une âme plombée par le corps, mal-­être d'une âme en disgrâce, consciente d'être séparée de ce qui l'incarne pourtant...

Mais le risque est grand alors de tirer la pudeur vers la décence. Le coup de force de la théologie poli­tique, c'est d'avoir fait du corps glorieux un corps honteux, pour imposer le déni du corps : à la pudeur, qui procède d'une spontanéité affective, on substitue la décence, qui réagit à une injonction politique. Très tôt, les philosophes - Hérodote, Thucydide, et même Platon ! - ont fait cortège pour dire que la honte du corps est une preuve de barbarie et qu'il faut dissocier la chair du péché. Pour un peu, on aurait soif d'indécence !...

Comment ne pas désirer la libération des moeurs quand on voit à quel point la décence peut être le masque de la violence politique ? Quand je vois des femmes voilées de pied en cap, je me dis que l'indécence peut être salutaire, et même subversive. Car il ne manquera jamais d'habiles intégristes pour prétendre fonder sur l'éthique de la pudeur une politique de la terreur. La pudeur a longtemps servi de prétexte moral à l'ascèse, à la culpabilisation, à l'invention du sexe coupable ou triste. Au Moyen Âge, il n'y a que les hérétiques ou les pénitents qui se promènent nus. Au Xvè siècle, les représentations réalistes des organes génitaux touchent les damnés, quand les élus sont vêtus ou pudiquement détournés : le sexe devient la souillure de l'âme...

Mais si la pudeur est sexuelle, elle est aussi sexuée. La pudeur stigmatise la faute de l'Ève tentatrice: la luxure est femelle ! La pudeur mas­culine n'est pas la pudeur féminine : l'homme serait pudique sur ses sentiments, la femme sur son corps. Il est indigne pour un homme d'exprimer ses émotions, de pleurer, de rougir, de gémir, de prier, de trembler; il est indécent pour une femme de montrer son corps. Chez la femme, la pudeur du corps serait commandée par la nature : Pline l'Ancien nous dit que tou­jours le corps des noyées flotte sur le ventre pour cacher les organes sexuels, et qu'il faut y voir un signe de la Nature ; Platon tient qu'à côté des hommes, des femmes nues dans le stade seraient ridicules ; Cicéron pense que la Nature a intelligemment mis en évidence les parties belles du corps chez l'homme et recouvert les parties hideuses chez la femme; Ambroise Paré au XVIè siècle, Bailly au XVIIè nous disent que la continence et la chasteté s'imposent aux femmes parce que leur désir est naturellement insatiable, qu'il est tourné vers la délectation au-delà de la reproduction de l'espèce... L'image qui résume toutes les autres est sans doute chez Bernardin de Saint-Pierre, dans son roman Paul et Virginie : icône du naufrage de la femme dans la décence, Virginie-la-bien-nommée refuse de quitter le navire en perdition parce qu'elle ne veut pas se déshabiller pour nager (!)...
La décence est une pudeur restée captive. La pudeur de Gainsbourg s'abritait derrière l'indé­cence de « Gainsbarre ». C'est dire que l'impu­deur n'est pas l'absence de pudeur; l'absence de pudeur, c'est l'innocence. L'impudeur, c'est la négation, l'ennemie de la pudeur. Ainsi, le pou­voir joue avec la pudeur, il aime violer la pudeur. Les camps de concentration dénudaient les pri­sonniers pour nier leur intériorité en l'étalant sur tout le corps... Dans la Phénoménologie de la per­ception, Merleau-Ponty suggère qu'entre pudeur et impudeur peut s'installer une véritable dialec­tique du maître et de l'esclave: « réduit en objet sous le regard d'autrui », je perds ma dignité de corps-sujet ; maître impudique séduisant un « être fasciné », mon ascendant est dérisoire, puisqu'il triomphe d'un désir captif du seul attrait charnel... Ainsi, le strip-tease est une fausse pudeur : dénué d'arrière-plan, il exhibe sans dévoiler; il contrefait la pudeur parce qu'il n'a rien à révéler. Max Scheler évoque un « dégoût devant la chair qui n'est plus donnée que comme corps ». Au fond, le strip-tease est un bavardage: il parle en n'ayant rien à dire. Serait-ce le refus de passer à l'acte qui rend le strip-tease si frus­trant ? Non pas. Le passage à l'acte du strip-tease, c'est la pornographie, qui en achève le contre­sens : à l'illusion d'une extériorité sans profon­deur, le porno répond par l'illusion d'une pro­fondeur dans l'extériorité. On pense trouver l'intériorité en passant de la peau aux organes. Mais on ne pénètre que le corps, on s'enfonce et on s'enferme en lui au lieu de s'élever vers l'âme. Cette chair est triste: elle confond anatomie et poésie.
La décence, on le voit, est un principe de ségré­gation : de l'âme et du corps, de la spiritualité et de la sexualité, des hommes et des femmes, des élus et des damnés... Alors, circulons : il n'y a rien à voir ici ! L'érotisme authentique est pudique, parce qu'il sait que l'essentiel est invisible.

« L'érotisme est le propre de l'homme, disait Bataille, et c'est en même temps ce dont il rou­git. » C'est dire si la pudeur est séduisante : elle commence avec le trouble involontaire, l'émo­tion qui est, étymologiquement, ce mouvement involontaire de sortie de soi. Une rougeur subite, un battement de paupières, un balbutiement, un sourire gêné, un tremblement, une gaucherie comique : voilà autant de percées de l'esprit dans la chair. Voilà une fraîcheur, une naïveté, comme un surgissement de notre for intérieur. La pudeur, la gêne, le trouble, ont quelque chose d'une grâce touchante. Comme pour dire au fond que l'es­prit refuse d'être noyé dans la chair, que le moi ne veut pas être noyé dans la foule ou dans le monde, et que dans tout ce que je fais, mon corps engage mon âme. Force et faiblesse, la pudeur est aussi bien une retenue volontaire qu'un trouble involontaire. La pudeur en ce sens est désarmante: sa faiblesse fait sa force. Ce trouble nous trouble parce qu'il révèle une beauté cachée, une beauté fascinante, intérieure et pourtant irradiante. I1 n'y a pas de charme sans pudeur.

L'érotique est pudique. La mythologie nous dit qu'Éros est fils de pauvreté. Éros s'avance nu, démuni, désarmé, désarmant. C'est la nudité des amants, qui est un triomphe, mais c'est un triomphe de l'amour incarné. Dans l'érotique, l'autre n'est plus simplement image ou idole ; la pudeur n'est pas répudiée, mais elle devient une dynamique de l'amour. La pudeur ne dispa­raît pas dans le corps à corps : on pourrait dire qu'elle se délivre, qu'elle se dénoue. La pudeur est ce soin que nous prenons de ne pas altérer l'amour par l'instinct livré à lui-même. Dans la relation sexuelle, la pudeur maintient la valeur individuelle de l'autre, la valeur de la personne. Elle est la marque d'un souci, d'un souci de ne pas s'abandonner à jouir d'une abstraction: on ne peut aimer qu'un individu, sans quoi l'amant n'est qu'un « partenaire », c'est-à-dire l'instru­ment général de notre jouissance. Et à ce compte­-là, tous les partenaires se valent, tous les parte­naires font l'affaire...

Notre langage a fini par faire du baiser, qui est cette communion affective et charnelle entre deux êtres, un verbe transitif - et vulgaire! - qui fait de l'autre une marionnette, l'objet d'une jouissance narcissique. Le baiseur est toujours pressé, impudique et impatient. Il fait penser à un jardinier qui tirerait sur sa fleur pour la faire pousser plus vite! ... Dans son Approche de Hölderlin, Heidegger a trouvé les mots les plus beaux: « La lenteur de la pudeur est celle d'un courage. Dans sa lenteur même, la tendresse gouverne et elle s'avance vers ce qu'elle aime. » Car, bien sûr, la pudeur est craintive, mais elle a peur pour l'autre. Elle a moins peur de s'aban­donner que de ce qui s'opposerait à cet abandon : elle redoute que l'acte sexuel soit pris comme fin, elle empêche la pure recherche de plaisir. La pudeur est crainte de ne s'abandonner qu'à soi. Elle permet une sorte d'attention détachée, à l'opposé d'une obsession mécanique de la sexua­lité; elle provoque par là l'imagination et rehausse la sensation vers le sentiment.

La pudeur érotique nous préserve des effets de surface : abandon au corps et culte du corps ; elle nous préserve aussi de l'illusion de l'absolu : abandon du corps et du déni du corps.

Contrairement aux apparences, c'est l'impudeur au fond qui méprise le corps. Quoiqu'il y paraisse, l'impudique est le véritable puriste, et plus proche du puritain qu'il ne croit. Le puri­tain veut purifier l'âme du corps : il fait du corps un accessoire impropre et négligeable ; l'impu­dique veut purifier le corps de l'âme: il réduit au fond le corps à un faisceau d'instincts ou à une mécanique pulsionnelle... Éloigné de ces extrêmes, l'être pudique veut vivre pleinement l'union de l'âme et du corps : âme incarnée et corps signifiant. Simplement, la pudeur est pré­servation du don de soi : une chair toujours offerte n'a plus rien à donner ; il faut une inté­riorité pour pouvoir extérioriser quoi que ce soit.

Forcément la pudeur fait des mystères. Mais tout à l'inverse de ces frilosités que sont la pru­derie, la pudibonderie, voire la frigidité, la pudi­cité va à la rencontre de l'autre, elle est attente de l'autre. Recueillement qui prépare l'accueil, la pudeur préserve et réserve le corps précieux... Ainsi dans la pudeur, nous faisons l'expérience affective de la transcendance, nous reconnaissons que l'être se dérobe essentiellement : le moi n'est pas plus englué dans la société ou dans le monde que l'âme dans le corps. Peut-être que la pudeur nous enseigne aussi la valeur du silence, qui consacre les limites du langage, son impuissance à dire ce qu'on ne peut que sentir. Face à une douleur inconsolable, pris dans un bonheur inex­primable, il nous reste les gestes, ou les larmes. La pudeur est donc cette méditation incarnée sur l'énigme de la chair, sur la profondeur infinie de l'âme et du corps. Invitation à vivre l'incarnation sans acharnement, elle est une sorte d'aura, d'en­veloppe spirituelle du corps, et finalement, le seul vêtement qui nous habille, même dans la nudité. Exercice de la patience, valeur qui attend son heure, la pudeur nous enrobe, comme dans le conte, d'une robe couleur de temps.


In, « Petites chroniques de la vie comme elle va »
"Satyre assaillant une ménade qui tient encore son voile"
Fresque provenant de la maison des Epigrammes à Pompéï (Musée archéologique Naples)