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Un outil
dont notre main privée de mémoire
découvrirait à tout instant le bienfait
n’envieillirait pas,
conserverait intacte la main.
René Char
En exergue de "Le livre de l'outil"

Avant-propos de René Char pour "Le livre de l'outil"                                                                                                               
27 mars 1977

Cher Monsieur,

Qui ne vous envierait ce livre magique où toutes les image naissent de la sueur, de la rosée, de l'invention, cette dernière s'effaçant immédiatement, avec la rigueur de la forme, dans l'extase soudaine d'un art dont l'Adam est la nécessité ? L' écriture, la vôtre, celle de vos associés, trace admirablement les chemins complexes dans lesquels nous devons nous engager, étape après étape.
Je souhaite à ce grand ouvrage le coeur de chacun, afin qu'il entende, ce chacun, le battement souverain que le mien a peut-être être perdu au cours des conversions multiples. Il ne pouvait, cela est vrai aussi, prendre et comprendre simultanément, cet homme de l' énergie continue, que la peine et l'amour sont au centre son propre mystère, et que grâce à l'outil individuel il lui serait donné d'en conserver la meilleure part. Le profit, suivant volonté des exploiteurs aveugles, ne passe pas, évidemment pressé qu'il est, par la sublime lenteur de la main inspirée, ravisseuse. . .
Je suis sensible à votre pensée à l'égard de mon travail que vous avez honoré en le citant.
Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de mes sentiments de profonde sympathie et d'estime.

                                                                                                        René Char
L'âme à l'aveuglette
Une petite tige cylindrique en bois de sapin se révèle d'im­portance capitale pour la sonorité du violon, et c'est sans doute pourquoi on lui reconnaît la fibre transcendantale en l'appelant une âme. Sa mise en place demande de l'oreille puisqu'elle s'effectue à l'aveuglette. Piquée au bout d'une tige d'acier deux fois courbée, très fine (2 mm d'épaisseur), longue (44 cm) et dotée d'un nom de récif pour désespérés - la pointe aux âmes -, l'écharde de sapin se glisse par l'ouïe de droite et se cale entre la table et le fond, à peu près sous le pied droit du chevalet. Il n'y a pas d'emplacement exact de l'âme, chacun la situe là où il l'entend.

Le Luthier, extrait de "Le livre de l'outil", André Velter et Marie-José Lamothe