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La voix, la neige

Vous faites une promenade dans la neige. C'est la première neige de l'année. C'est comme chaque fois la première neige de votre vie. Elle est légère comme l'esprit. Elle est claire comme l'enfance. Elle est blanche, toute blanche comme l'esprit d'enfance. Elle recouvre la pen­sée. Elle éclaire le coeur. Elle est votre vie blanche. Elle est votre seule vie, que vous ne vivez pas.
Après la promenade vous allez dans une maison de bois sur les hauteurs, où sont réunis des gens qui chantent. Et vous découvrez déjà la première vertu du chant, qui est de rendre la voix à son destin de lumière et de neige. Vous écoutez une jeune femme chanter quelque chose de Schubert. Une merveille, comme toujours. Le texte est en allemand. Vous demandez ce que disent les mots sous la voix. Il est question d'un amour délaissé, d'une amou­reuse oubliée dans son tourment, à peine saluée du bout des lèvres, oubliée déjà dans le temps de la saluer. La voix qui chante appelle encore, mais se comble d'elle-même dans son appel. Ou plutôt elle n'appelle plus : elle se donne à elle­-même ses vacances. Elle acquiesce à la fin de l'amour comme à sa propre fin, dans le souffle expirant. Elle remet toutes choses - toutes peines, toutes nuits et toutes morts - entre les mains abondantes de l'espace et du large.
Vous écoutez le chant dans la pièce aux murs de bois. Vous écoutez la voix dans l'univers aux murs d'étoiles. Aimer c'est aimer ce qui est simple, et donc mystérieux. Ce qui est compliqué n'est jamais mystérieux. Ce qui est compliqué est sans importance. Rien n'est plus simple que la voix. Rien n'est plus obscur que la voix. Vous écoutez la parole qui guérit. Elle guérit les âmes cap­tives, les sources noires. Elle change la douleur en lumière. C'est la parole d'enfance, c'est le chant simple. Vous n'y connaissez rien en musique. Vous êtes analphabète en musique et vous vous y entendez très bien.
Vous avez tou­jours eu besoin de l'étoile d'une voix dans la chambre de vivre. Chanter c'est confier sa voix à la vérité d'un silence, à la justesse d'un souffle, tremblant dans son envol, lumineux dans son déclin. Dans le chant, la voix passe de l'ombre à la lumière, de la chair à l'esprit. L'esprit est une partie du corps, un fragment plus subtil de la chair - comme on dit d'un vin qu'il est subtil, d'une absence qu'elle est longue. L'âme est une fleur creuse de sang rouge. Elle frémit sous les ondées du chant. Elle s'ouvre dans l'éclaircie d'une voix. L'esprit s'éveille au creux du corps, au tronc du souffle, aux racines de la chair. Puis il s'élève dans la gorge et s'enflamme dans l'air pur. Dans le chant, la voix se quitte : c'est tou­jours une absence que l'on chante. Le temps de chanter est la claire confusion de ces deux sai­sons dans la vie : l'excès et le défaut. Le comble et la perte.
Vous écoutez cette jeune femme chanter l'amour désert. Mon amour. Mon prince des neiges bleues, mon roi au ciel si pâle, aux bras si tendres. La guerre t'appelle au loin. La guerre ou le monde ou bien un autre amour. L'amour est impossible mon amour, et il me donne une blessure où il se donne tout entier : de quoi chanter tout au clair de la vie. Vous regardez celle qui chante. Vous regardez la lumière blanche par la fenêtre. Vous contem­plez le cristal de la neige sur la terre, le flocon de la voix sur la chair. Vous mélangez tout. C'est votre façon à vous d'y voir clair : mélanger toutes sortes de lumières. Il y a la neige, il y a la voix. La neige descend du grand ciel lumineux de l'enfance. La voix fleurit sur les arbres du souffle. Dans le chant elle s'envole. Elle va dor­mir un temps auprès de Dieu. Elle redescend l'instant d'après, toute blanche et douce. Flux de la neige sous les ondes de la voix. Vagues de la voix sur les neiges du souffle.
Nos attitudes devant la vie sont apprises durant l'enfance, et nous écoutons le chant des lumières comme un nouveau-né entend un bruit de source dans son coeur. Nos attitudes devant l'amour sont enraci­nées dans l'enfance indéracinable, et nous attendons un amour éternel comme un enfant espère la neige qui ne vient pas, qui peut venir.

In, « La part manquante »
Photo Ralfhar "Lonely tree" (zyeuter)