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Le panneau

On avait détaché un panneau du bureau pour regarder les jambes de la remplaçante.

Nous étions une classe de garçons du Sud de seconde classique, de seize à dix-sept ans, assis sur nos bancs l'hiver nos manteaux sur le dos.

La remplaçante était gentille, belle aussi et ça c'était un événement. Elle avait suscité le répertoire complet de l'admiration possible chez de très jeunes gens: de la rougeur au geste obscène. Elle portait des jupes presque courtes pour l'année scolaire 1966-1967.

Elle ne s'était aperçue de la violation qu'une fois assise jambes croisées: elle avait regardé la classe, la ligne de visée de bien des regards, elle avait rougi puis s'était enfuie en claquant la porte. Il y eut un esclandre. Dans cette sévère institution nul n'avait jamais pris une telle licence. Le proviseur, funeste figure qui ne se montrait que dans les cas d'extrême gra­vité, monta. Dans l'apnée totale des présents il déclara qu'il exigeait les coupables sinon il ren­verrait la classe tout entière, y compris les absents du jour, pour une durée indéterminée. Cela signifiait à cette époque-là perdre son année, les cours et l'argent de ceux qui pour­suivaient des études supérieures grâce aux sacrifices de leurs familles. Le TAR, ce tribu­nal administratif devant lequel on se pourvoit aujourd'hui pour recouvrer ses droits, n'exis­tait pas. Il n'y avait pas de droits, les lycées étaient un privilège. Il y avait la discipline de caporal des enseignants, légitime car imper­sonnelle et pour le bon motif. Le proviseur sortit, le glacial que nous avions observé se rompit. Nous fûmes inca­pables d'articuler un son.

Il arriva une chose impensable: placés dans l'alternative soit de dénoncer deux de leurs camarades soit de s'exposer à de graves consé­quences pour leurs études, ces garçons se turent à outrance et nul ne parvint à leur extor­quer ces noms. Personne ne parla. C'est l'his­toire du comportement obstiné d'un groupe d'étudiants unis simplement par leur inscrip­tion commune à la section B, en seconde, à l'institut Umberto I de Naples, pour l'année scolaire 1966-1967. Excepté une bande compo­sée de jeunes gens de famille aisée habitant dans le centre, ou bien un autre groupe de jeunes moins fortunés qui se retrouvaient l'après-midi pour étudier ensemble, hormis quelques parties de ballon le dimanche, rien ne rapprochait ces garçons. Mais il est vrai que rien encore ne les séparait de façon sanglante, ce qui devait arriver quelques années plus tard.

Je n'ai jamais revu ces camarades de classe, nous ne fûmes ni amis ni associés, rien que membres d'un âge destiné à être la semence des suivantes, hiver des autres. Tout à coup ces garçons effrayés se figèrent dans un silence impénétrable.

Lorsque le proviseur sortit nous n'avions plus froid. La tension d'un assaut encore sans mots commençait entre nous. Le seul qui s'était opposé ce matin-là avant le début des cours au dévissage du panneau prit la parole. C'était le plus respectueux d'entre nous et on se moquait souvent de son penchant pour l'ordre. Ce matin on l'avait fait taire, mainte­nant il récriminait parce qu'il avait raison et parce que cette mesure contre toute la classe était une injustice à ses yeux. Beaucoup n'étaient pas encore montés en salle de cours lorsque le panneau avait été enlevé. Il protes­tait plein de tristesse, d'une voix qui variait entre l'aigu et le grave comme cela arrive aux adolescents. Cette fois-ci il ne prêtait pas à rire. Je ne saurais dire pourquoi à aucun moment il ne s'adressa aux deux coupables, ni ne les désigna à la classe qui en ignorait encore les noms, mais il s'en prenait à nous, les quelques présents qui ne l'avions pas aidé à empêcher ce geste. On n'entendit que sa voix pendant cet intervalle. Chacun essayait de mesurer les conséquences. Certains étaient d'une famille modeste qui ne leur permettrait pas de redoubler. Tout le monde craignait la réaction que l'épisode indéfendable provoque­rait chez soi. Il y avait ceux qui seraient reçus les yeux fermés et qui voyaient s'envoler leur droit à une bourse d'études, ceux pour qui on avait déjà dépensé de l'argent en leçons parti­culières. Chacun trouvait sa gradation dans le danger. Pourtant personne ne dénonça les auteurs du dévissage, pas même sous le noble prétexte de sauver les autres. Personne ne demanda à nos deux camarades de se dénon­cer. Ces derniers s'en remirent à la décision de la classe et la classe les couvrit. Ils auraient encouru sinon une punition exemplaire, ils auraient été expulsés de toutes les écoles. C'est une chose qui semble incroyable quand on sait ce qui s'est passé dans les salles de cours en Italie à peine quelques années plus tard, mais c'était ainsi: un quart d'heure avant d'être bouleversée par les étudiants, l'école italienne était tenue d'une main ferme par la hiérarchie enseignante.

Nous étions toujours silencieux lorsque entra le professeur du cours suivant. Nous dévisa­geant fièrement, il exigea de connaître immé­diatement le nom des coupables. Il éleva la voix. Il traita les inconnus de lâches et à nous qui les couvrions il imputa une faute encore plus grave, digne des plus sévères mesures. Il réclama les noms encore une fois. Après le second silence il exerça ses représailles: il interrogea certains d'entre nous peu brillants dans sa matière, les désarçonna par des ques­tions difficiles et une attitude méprisante, les renvoya en annonçant, chose jusque-là inédite, la plus mauvaise note obtenue. Cette injustice manifeste nous fit du bien à tous.

Une attaque était déclenchée, il y allait de la vie scolaire de chacun, qui était toute notre vie publique de citoyens.

Sous le coup du sévère chantage, dénoncer des camarades ou encourir des mesures disci­plinaires, un esprit de corps s'éveilla brusque­ment. Des garçons qui avaient en commun la fréquentation d'une salle quelques heures par jour devinrent un organisme disposé à tomber tout entier à condition de ne pas livrer deux de ses membres. Il passa dans les fibres d'un groupe décousu de camarades une de ces décharges électriques qui à plus grande échelle transforment des gens différents en un peuple, nombre de prudences en un courage.

Il y a un seuil secret de patience au-delà duquel on se heurte tout à coup à la discipline quotidienne. L'occasion est souvent un motif en apparence insignifiant. Des années plus tard, en participant à des luttes ouvrières, je devais apprendre avec stupeur que la longue succession de grèves spontanées et de révoltes ouvertes dans les usines commencèrent à la FlAT, en 1969, par de simples réclamations comme de nouvelles tenues de travail ou la distribution de lait pour les travaux toxiques.

De petites occasions de rupture de la patience quotidienne contiennent de grandes secousses :

soudain les rues se remplissent de méconten­tement qui semble né de la pluie comme un champignon.

Ce ne fut pas une révolte, nous ne deman­dions rien, mais un mouvement de réaction contre ceux qui voulaient perquisitionner au fond de nous-mêmes.

Ce jour-là, à la sortie de l'école, on discuta.

Au milieu de notre attroupement nous notâmes la curieuse présence des surveillants.

L'un d'entre nous demandait de savoir au moins à qui on devait le risque de renoncer à son année scolaire. Là, dehors, on le fit taire.

À la fin, par des voies détournées, cette curio­sité fut satisfaite entre nous, mais au moment de ce premier échange de répliques une disci­pline spontanée l'emporta. Le plus respec­tueux d'entre nous mit son penchant pour l'ordre au service de ce silence. Quelque chose entre lui et la hiérarchie scolaire s'était détra­qué pour toujours.

Ce jour-là, chez nous l'attaque reprit aussi forte. L'atmosphère fut inquisitoriale comme et plus qu'à l'école. L'unique salut: se réfugier dans l'impossibilité de désigner des camarades sans certitude. Aucune infrastructure familiale ne se montra compréhensive envers la faute, personne ne soutint ne fût-ce qu'un peu nos droits au silence face au chantage.

Personne : temps tout d'une pièce, le domaine du devoir n'existait pas seulement à l'école, il s'étendait à toute notre petite vie privée. Adulte, j'ai vu les familles défendre des fils coupables de viol et de lynchage, alors qu'auparavant ils étaient du côté de l'accusation. Si un garçon ne se trouve pas brusquement seul au monde, il ne grandit jamais. Il était peut-être difficile d'être seul au monde à cette époque, même si, par grâce, nous l'ignorions. Ces années-là on don­nait de l'importance à bien plus de choses qu'aujourd'hui, une grande part du futur de chacun se décidait sur les bancs de l'école. Les jours suivants, la demande de dénoncia­tion des coupables fut réitérée en classe, jus­qu'à la limite de l'ultimatum. Le proviseur reçut même plusieurs lettres anonymes avec les noms des présumés responsables, mais elles étaient discordantes. L'affaire ne se limitait pas aux seuls coupables, on voulait à tout prix rompre cette obstination insensée. Mais il n 'y eut pas moyen de nous faire dénoncer nos camarades. Je pense que nous nous sentions tous coupables, ces jambes avaient troublé chacun de nous. Il y eut ainsi une sorte d'iden­tification à ce geste, même si nous en avions honte. La ligne de conduite à suivre venait de certains d'entre nous qui avaient déjà quelque relation amoureuse et transmettaient aux autres un sens de supériorité d'adultes face à ce geste de voyeurs par le trou de la serrure. Nous aimions nous croire supérieurs aux fins de ce sabotage, même s'il n'en était pas ainsi. Mais ça ne comptait plus, nous nous dirigions tout droit vers les conséquences inévitables. Nous nous étions durcis intérieurement, alors qu'à l'extérieur nous manifestions la consternation des malchanceux. Sous le coup de cette attaque nous étions devenus de petits soldats, appre­nant à nous défendre tous de la même façon.

Il y avait déjà dans ces années-là une forme mineure de solidarité entre étudiants, ne pas se

mettre en valeur pour donner au professeur une réponse qu’un autre n’était pas en mesure de fournir. Personne ne demandait de répondre à la place d'un camarade. Peut-être était-ce un comportement lié à la pudeur de jouer les je ­sais-tout et il est trop prétentieux de croire qu'il s'agissait de solidarité. C'était le mot qui s'appliquait à de grandes causes comme celles des victimes d'un tremblement de terre, de la faim et d'une inondation. Pourtant cette rete­nue devant la réponse était une pratique qui apprenait à ne pas humilier son camarade, donc à lui porter une attention plus que sco­laire. Partout de tels usages ont disparu.

Avant l'heure de l'échéance de l'ultimatum notre professeur de latin-grec entra pour faire son cours. Plusieurs jours s'étaient écoulés et il ne nous avait dit mot de l'affaire, sauf lors de sa première apparition en classe après le scan­dale. Il était entré, s'était assis, mais au lieu d'ouvrir le registre il nous avait regardés lon­guement tous autant que nous étions, puis, joi­gnant ses énormes mains en signe de prière, il les avait basculées d'avant en arrière dans ce geste qui veut dire: « Que diable avez-vous manigancé ? » C'était un geste simple, tempéré de sollicitude, une légère pointe d'amusement mêlée au reproche muet. Nous l'accueillîmes avec gratitude. Aussitôt après il commença son cours. Je dois maintenant nommer cet homme: Giovanni La Magna. Sicilien, parfait connaisseur de la langue grecque dont il avait rédigé une grammaire et un vocabulaire, il offrait un corps massif au pas lourd. Son visage était ouvert, cordial et ses traits se détendaient lorsque, de sa voix grave de basse, il disait les vers grecs et latins en articulant et en faisant tomber l'accent sur les syllabes avec un rythme soutenu de sabot de cheval sur le pavé. Nous nous éprîmes de Grèce antique parce qu'il en était épris.

Il aimait enseigner : pour lui ce verbe se traduisait par l'éveil chez les jeunes de la soif de connaissance qui est en chacun d'eux et qui n'attend parfois qu'une subtile invitation. 11 était en fin de carrière, il paraissait plus vieux que ses soixante ans. Il avait un talent certain pour les répliques fou­droyantes qui, venant de son gros visage imperturbable, faisaient brusquement exploser de rire la classe, comme un coup de fouet.

Jamais il n'en a répété une deux fois, il ne les pêchait pas dans un répertoire, il les inventait.

Je crois que personne mieux que lui n'a su raconter les dialogues entre Socrate et ses dis­ciples. Pas même Platon, qui les avait écrits, ne pouvait être aussi bon.

Il incitait à être loyal envers lui: il ne tenait pas compte d'une préparation insuffisante si l'étudiant le lui disait spontanément avant le cours. Parfois il écoutait ceux qui s'appro­chaient de son bureau pour murmurer leurs excuses, avec un geste amusant, une main appuyée contre son oreille et les yeux écar­quillés pour manifester son étonnement. Nous l'aimions: de ce sombre Olympe de dieux sco­laires il était notre bon Zeus.

Le fameux jour de l'ultimatum il entra dans la salle de cours et en ôtant son manteau il déclara que nous ne parlerions ni de grec ni de latin. Il s'assit, mit de côté le registre et nous parla. J'espère ne pas trahir son ton de voix ni ses arguments en essayant de les reproduire avec les mots dont je me souviens.

« Vous savez que je suis Sicilien. Dans mon pays il existe une coutume qui interdit de dénoncer les coupables de délits : elle s’appelle omertà. Je veux vous en parler pour montrer les points de convergence et de divergence entre cette coutume et l’esprit de solidarité.

L'omertà naît du besoin de se défendre d'un régime social d'abus où la justice est appliquée avec partialité et favoritisme, mais elle oppose malheureusement à celui-ci un autre régime d'abus: la mafia. L'omertà est un comporte­ment enraciné dans toute la population quand elle tient l'appareil étatique tout entier pour un grand sbire. La mafia qui est issue de cette silencieuse protection populaire l'a transfor­mée en loi de sang si bien qu'aujourd'hui l'omertà est principalement le fruit de la peur.

Elle ne fait pas de distinction entre celui qui se révolte devant une injustice et celui qui agit en criminel, elle couvre tout le monde, le pauvre diable et le malfaiteur. L'omertà est devenue aveugle et au service d'une autre force.

«  L'esprit de solidarité, en revanche, est un sentiment qui honore l'homme. Ce n'est pas une loi, comme l'omertà, il se manifeste rarement. II naît tout à coup entre personnes qui se trouvent en difficulté, comporte le sacrifice personnel, ne se cache pas derrière la masse formée par tous les autres. Dans votre cas, la solidarité peut être celle de tous pour en pro­téger deux, mais elle pourrait être aussi celle de deux qui se désignent pour protéger tous les autres. La solidarité, oeuvre précieuse d'une occasion, rompt les rangs dès qu'elle a accompli son devoir, laissant à chacun une conscience tranquille. Si vous êtes d'accord avec moi sur ces différences, alors vous pour­rez mieux comprendre ce qui vous arrive ces jours-ci. Je ne crois pas que les dévisseurs de panneaux de la seconde B aient intimidé tous les autres, les réduisant au silence. Mais je crois que ces derniers jours est né entre vous un esprit d'équipe contre une mesure que vous tenez pour injuste. Sans doute pensez­-vous être les victimes d'une iniquité: le chan­tage de dénoncer vos camarades ou bien être renvoyés pour un temps indéterminé. Mais n'était-ce pas inique de faire rougir de honte une femme entrée dans cette salle pour ensei­gner et qui, pour pouvoir accéder au privilège de vous montrer ses jambes, a étudié pendant des années et vient tout juste d'avoir l'occa­sion qu'elle a tant attendue ? Un abus, une violence de plusieurs contre une femme, c'est ce qui s'est passé ici. Vous n'êtes pas inno­cents, personne ici n'est innocent. Le tort est souvent mieux partagé qu'on se plaît à le croire.

« Je fais partie de ce régime scolaire contre lequel vous avez fait bloc. Je suis même le plus vieil enseignant de cette école. Nous sommes des enseignants, vous êtes des étudiants, nous sommes donc plus forts que vous, nous pouvons vous recaler, vous renvoyer tous, compro­mettre vos projets scolaires peut-être de façon irrémédiable pour certains. Mais souhaitons-­nous le faire ? Croyez-vous que nous voulions votre perte ? Nous qui sommes les plus forts, en réalité nous nous défendons contre vous. Vous vous croyez permis d'enlever un panneau d'un bureau pour regarder les jambes d'une ensei­gnante ? Bientôt vous vous autoriserez à bais­ser sa jupe pour les admirer en entier. Pourquoi ne pas l'avoir fait avec moi ? Parce que je suis un homme ou parce que je ne suis pas un rem­plaçant ?

Nous sommes en train de nous défendre contre vous, et vous contre nous : ainsi les salles de cours deviendront des champs de bataille, le plus fort gagnera, mais l'école sera finie. C'est avec une profonde tristesse que je vois arriver tout ça. C'est contraire à tout ce que j'ai fait au cours de mes nombreuses années d'enseignement. Je m'aperçois que je n'ai plus de place dans une salle réduite à une coalition, que je ne peux plus rien faire pour vous. Vous êtes en train de me renvoyer, vous, mes collègues, tout le monde. Dans cet esprit d'hostilité que je vois chez eux et chez vous je pressens des temps où je n'aurai pas ma place.

Je n’approuve pas une mesure aussi drastique envers vous, je tenterai d’éviter qu’on l'applique, mais je ne comprends pas plus votre entêtement.

J'en ai après vous tous : votre esprit de corps est la chose la plus préoc­cupante à laquelle j'assiste depuis que je vis dans l'école. Votre manière de serrer les rangs est le geste le plus difficile à comprendre pour quelqu'un comme moi qui pensait être dans une classe et se retrouve inspectant une barri­cade. Je ne crois pas que votre silence soit de l'omertà, que vous deveniez une mafia.

Mais je sais que ce malheur peut surgir de toute hosti­lité partisane. S'il y a encore une leçon que je puis me permettre de vous donner c'est celle de vous apprendre à distinguer dans votre vie l'omertà et la solidarité. Soyez donc aujour­d'hui loyaux entre vous au point de supporter le sacrifice d'une sévère mesure disciplinaire, mais n'apprenez pas demain à protéger l'injus­tice, la violence, la vengeance. Avant d'être renvoyés en bloc des cours, je vous propose de faire vos plus sincères et solennelles excuses à l'enseignante que vous avez offensée. Faites-le sans rien attendre en retour, faites-le seule­ment parce que c'est juste. Faites-le avant que votre silence ne se durcisse trop contre nous, ne s'envenime d'aversion, ne détruise mon tra­vail avec vous et votre chance de tirer profit des heures passées ensemble dans ces salles. »

Qu'il me pardonne, là où il repose, l'homme auquel j'attribue ces mots et dont j'essaie de rappeler une leçon. Elle fut certainement plus intense et efficace que celle que je peux reconstituer. Elle était soutenue par une voix qui restait paternelle même dans les moments d'amertume, grave sans sévérité. C'était une voix d'homme qui se dépouillait de sa dignité de professeur pour parler à d'autres d'égal à égal. Il s'adressa à une classe d'élèves de seize ans, aux visages couverts de boutons et de barbes clairsemées, comme à une assemblée, développant un ordre du jour. Nous nous sen­tîmes dépaysés, mais plus grands, sans voix, certes, mais enfin libérés de la nécessité de nous défendre. Cet homme nous traita comme des hommes. Aucun de nous ne l'était encore, pourtant, au fond de nous, tout nous poussait à le devenir ces jours-là. Il nous fit éprouver la responsabilité de personnes qui comprennent l'heure et le lieu où ils sont. Son attitude si loyale envers nous démolit le champ de bataille rudimentaire dans lequel nous nous sentions enfermés. Il ne nous indiqua pas d'échappatoire, il balaya simplement l'état de siège nous montrant tout le mal de cette hosti­lité, en assumant lui-même sa part. Il suscita en nous le désir de répondre, comme bien d'autres fois il avait stimulé notre désir d'ap­prendre. Un de nous se leva, le plus doux, et un des plus appliqués, et dit au nom de tous que nos excuses étaient le moins que nous puissions faire et que nous l'aurions déjà fait si l'occasion s'était présentée. Personne ne dit le contraire ou autre chose.

Les excuses furent acceptées. Les cours reprirent malgré la désapprobation manifeste de quelques

enseignants insatisfaits de la réparation et opposés a cet arrangement « tout est bien qui finit bien ». Le parti de la fermeté comptait ses effectifs en vue des épreuves futures. Et nous autres qui nous considérions sauvés, rompîmes aussitôt les rangs baissant encore plus la tête sur nos livres. Pendant quelque temps l'attitude dominante des ensei­gnants fut celle de représailles, puis l'esprit de l'enseignement l'emporta et la balance des bons points et des bonnes notes reprit sa place.

Cette année-là, nombre d'entre nous furent reçus, y compris les deux dévisseurs. Alors seulement cette page du calendrier fut définiti­vement tournée pour nous.

L'année suivante, saison scolaire 1967 -1968, nous devions affronter le baccalauréat. Avant ce rendez-vous le professeur Giovanni La Magna manqua un cours pour la première fois en trois ans. Le coeur de notre bon Zeus avait cédé, les mains énormes qui nous avaient ouvert les voies de la Grèce classique s'étaient arrêtées, la voix qui avait rythmé pour nous les vers les plus suaves de la terre s'était tue. Nous montâmes chez lui sur la colline du Vomero comme un troupeau en déroute. Il était étendu et pourtant on l'aurait dit debout, il gardait ainsi toute la force de sa présence. Ses grandes mains étaient croisées sur sa poitrine, ses yeux étaient bien fermés. Pour la première fois un garçon parmi tant d'autres prit la mesure du gâchis insensé contenu dans la mort d'un homme. Toute cette Grèce si viscéralement aimée par un Sicilien, tout ce savoir se perdait, ne pouvait plus se transmettre à quiconque.

Nous en gardions des fragments brillants d'un vase en morceaux, nous ses élèves. Mais si tous les étudiants qu'il avait eus avaient pu mettre ensemble leurs petits bouts, ils n'auraient pu recomposer la totalité qu'il possédait. Les larmes qui montèrent aux yeux de certains d'entre nous, il les avait gagnées avec ce qui ruisselle du coeur.

Il mourut dans les tout premiers mois de l'année d'agitation 1968, sans voir les salles abandonnées sous les coups d'une guerre qu'il avait entrevue et qu'il avait conjuré d'éviter.

L'école finissait et pas seulement pour les élèves de terminale de cette année-là. Après lui, la Grèce fut à nouveau la patrie d'une grammaire très exigeante. Il y a des hommes qui en mourant ferment derrière eux un monde entier. Avec le recul des années, on en accepte la perte, à une concession près, c'est qu'en vérité ils moururent à temps.

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Photo Tendre est la nuit