017_14

Que cet arbre me pardonne si je n’ai pas su le dire comme je le devais dans les mots d’un poème. Ce qui m’était si proche, si familier, je pensais pouvoir m’en emparer sans pudeur, le modeler à ma guise, le délaisser dès lors que j’en aurais épuisé la substance, délimité les contours.

J’avais des yeux, mais je n’avais nul besoin de voir, je savais déjà.

J’avais pour moi les noms, les verbes, une grammaire.

Cette langue qui m’avait donné tant de mal pour que je la possède, c’était elle, à la fin, qui me permettait de posséder tout, de surprendre un insecte dans l’inviolable de la terre, de figer le vol d’un oiseau.

Je m’étonnais que d’autres tâtonnent, se trompent, balbutient devant les spectacles du monde. J’écrivais que j’étais au centre, que j’étais, moi seul, le sujet.

J’avais mes ruses toutefois. Si quelque chose me résistait, je me faisais plus modeste, j’affichais une humilité de façade, je me prosternais devant l’immense ou l’inconnu.

Le mensonge est le recours des consciences obscures, celles qui prétendent ne douter jamais. Qu’ai-je à craindre maintenant que la nuit tombe ?

Mes livres sont achevés, peut-être dureront-ils un peu, mais les signes vieillissent déjà sur la page et cet arbre qui se perd dans le noir, il est plus neuf que moi, plus généreux dans la surabondance de la sève et je voudrais seulement qu’il protège, de tout le poids de ses branches, celui qui l’a dénudé dans les mots.

In,  "La Mort à distance"
Photo Dan