Sappho_de_Mytil_ne

Écrire me permet une intimité avec le monde des autres, celui qui se trouve derrière l'écorce des visages que je vois. Quand je sais qu'une de mes pages a été accueillie avec intensité par une per­sonne, il me semble que les traces légères qu'un homme laisse sur le sol peuvent devenir un sentier pour qu'un autre les foule avec amour. Pour moi, écrire c'est entrouvrir un passage, en espérant que quelqu'un, en le parcourant, le rende achevé.

Les livres ne possèdent pas de public, mais ils possèdent une personne seulement, ils possèdent non pas le vaste monde de la lecture, mais exacte­ment et seulement un seul lecteur. J'offre à cette personne qui est en train de lire en ce moment l'appel d'un complice, j'essaie de l'obliger à être témoin de ce qui est en train de se passer ou qui s'est passé ; je veux la déplacer de là où elle est, je veux la faire venir avec moi, même si cela ne coïn­cide qu'avec un seul mot; même si ce n'est qu'avec un seul mot dans cette centaine de pages, ce mot­-là suffit pour que nous ayons été ensemble en lui.

J'écris des livres d'environ une centaine de pages. Est-ce bref ou est-ce peu ? Je fais une distinction entre les deux choses. Je ne suis pas d'accord sur la brièveté. Dans ce qu'un homme a à transmettre se trouve une mesure qui peut tenir largement dans ce format. Il ne faut pas demander trop de papier à l'éditeur ni trop d'attention à celui qui paie le prix de couverture. Si, en revanche, ces pages que j'ai écrites ne semblent pas suffisantes, je prends cela pour un compliment. Cela veut dire que le lecteur en aurait voulu encore. Mais, avec son écriture, on est l'hôte de lecture d'une personne ; on doit quitter les lieux tant qu'on est encore désiré.

J'ai de l'affection pour le lecteur fantôme qui est autour de moi au moment où j'écris mes histoires.

Pendant que j'écris, je murmure, je récite à voix basse ce que la feuille reçoit : je parle à un petit cercle de personnes que je sens autour de moi, qui surveillent mes phrases. À la question : - pour qui écris-tu ? -je sais répondre : pour les personnes qui me sont chères, certaines déjà mortes, j'écris devant elles, je traduis en histoires mon affection et ma peine. Je n'écris pas pour que mes pages soient lues par mes descendants - qui les connaît ? - mais pour qu'elles soient comprises, aimées aussi, par mes prédécesseurs, par mon père qui ne pou­vait pas les lire et qui les écoutait les yeux fermés.

Je raconte à partir d'une condition terminale, à travers la voix de personnages désormais loin de tout ou sur le point de tout abandonner.

Le souvenir produit la construction, le dévide­ment de la mémoire à travers les priorités qu'elle établit et les digressions qu'elle admet. Cette cons­truction est une artère, celle du corps justement qui vient du coeur toujours par des bifurcations. La mémoire est un flux d'images qui se ramifie à partir d'un centre en se rétrécissant vers le capil­laire : à la fin, tu es arrivé à la dernière ligne, comme au dernier capillaire, et tu ne sais pas ce qui t'a vraiment poussé jusque-là.

Même si l'amorce de quelques vies dont je parle dans mes livres pêche dans mes histoires person­nelles, ensuite ces vies prennent le large toutes seules et se défont du négligeable moi qui leur a fourni le prétexte d'un début.

Les souvenirs ne sont pas des archives, ils ne sont pas un répertoire, un agenda. Les souvenirs sont des coups qui éclatent de l'intérieur, qui te sautent à la gorge à l'improviste et toi, tu te rappelles une chose que tu avais complètement oubliée. En somme, les souvenirs sont des bombes à mouve­ment d'horlogerie, qui explosent loin dans le temps : s'ils frappent vraiment, s'ils affleurent, alors je les mets par écrit, je les arrange, je les fixe, parce qu'ils m'ont donné un coup que je veux essayer d'étourdir, en écrivant plutôt qu'en buvant.

Comme ce sont mes histoires, elles concernent forcément le passé : ce ne sont pas des histoires prophétiques, ce sont des histoires d'avant, elles viennent de derrière.

J'écris mes histoires, mais je ne rédige pas des procès-verbaux précis. D'habitude, j'essaie d'entrer dans les histoires en cherchant à donner une autre possibilité aux personnes. L'écriture est plus « enfié­vrée », elle tente de restituer à ces personnes un peu de rapidité de réflexes, d'affection réciproque aussi, une occasion de rencontres entre elles à peine ébauchées alors, mais jamais abouties car entre-temps la vie s'écoulait.

Il ne s'agit pas proprement de faire arriver les choses d'une manière différente -je ne les change pas, je ne peux changer la vie passée, la corriger -, je donne cependant aux personnes d'alors une autre possibilité de se dire ce mot-là, d'échanger entre elles un peu plus que ce qu'elles purent se donner, se dire, se transmettre. De se faire plus mal aussi.

C'est toujours un bout de passé qui explose dans la tête autour d'un personnage, d'un reste et qui fait naître l'écriture, qui la pousse, et écrire est une belle compagnie.

Brodsky dit dans un vers de ses Poésies italiennes : « Dans le passé, ceux que tu aimes ne meurent pas. » Dans le passé, ils sont tous là, prêts, tu les rencontres, tu les retrouves tous. Pour un homme né au milieu du siècle passé et qui a donc accompli depuis longtemps la plus grande partie de ses actions, le passé est toujours plus vaste, plus abon­dant, plus large, c'est un champ où se renouvellent les rencontres avec des personnes auxquelles on ne peut donner rendez-vous que là seulement, en arrière, dans l'écriture. Au moment où l'on décrit ces personnes, on les rencontre à nouveau et puis on en prend définitivement congé, parce que l'écriture donne un congé définitif au temps passé : au moment où on les retrouve, on échange un dernier salut. L'écriture rentre dans la caté­gorie des meilleures rencontres.

Je suis ami avec le temps qui passe. J'aime qu'il s'en aille ainsi, au galop.

In, « Essais de réponse »