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Le clair et le trouble de notre ciel intime

Sagesse ou passion ? Cette question a un inconvénient : elle oppose deux termes qui, à mon sens, ne s'excluent nullement l'un l'autre. Je crois que, sans être absolu­ment complémentaires, ils peuvent parfai­tement coexister au sein d'un même indi­vidu. L'idée que la sagesse serait exclusive de toute passion, qu'elle serait par essence désincarnée, me paraît tout à fait discuta­ble. Ce point de vue vient sans doute de ma pratique des philosophes grecs qui appar­tenaient à des courants très différents mais qui se rejoignaient au moins sur un point, à savoir que la sagesse n'était pas exclusive des passions ou de certaines passions et qu'elle ne pouvait s'obtenir qu'en conci­liant ou en harmonisant les tensions mul­tiples et anarchistes de l'être et du mental.

En disant cela, je pense d'ailleurs très précisément à Hippocrate, ce médecin grec du VIè siècle avant J.-C. pour qui la santé n'était pas un état en soi, une sorte de domaine étanche à toute atteinte du monde exté­rieur mais plutôt un état d'équilibre, d'empiètement à l'égard de la maladie. La paix, disait-il, ne consiste pas seulement à se livrer à des occupations paisibles mais aussi à combattre en nous et chez les autres nos instincts guerriers. La santé est un acquis exigeant lutte et vigilance face à la maladie toujours possible, toujours pré­sente. L'état de santé implique donc une attention constante à notre corps, il n'est pas un congédiement mais un pacte avec la maladie et il en est de même pour la sagesse. Hippocrate, on s'en doute, ignorait tout, alors, de l'existence des microbes, des gènes, des bactéries et des virus, mais il n'était pas loin de la vérité quand il disait que la maladie guette sans cesse aux portes de notre corps. La maladie n'est pas le contraire ou le négatif de la santé, elle en est une dégradation, un dysfonctionnement.

La passion n'est donc pas - à mes yeux - une perturbation, une turbulence inattendue surgissant soudain dans notre coeur ou dans notre âme, pas plus que la sagesse n'est un état autonome, une sorte de zone franche entée* au coeur de nous-même. Je ne suis pas manichéen de nature et pour moi sagesse et passion ne sauraient s'opposer ni matériellement ni ontologiquement. Ce sont deux états différents - le premier clair et transparent, le se­cond trouble et opaque - de notre ciel intime. Et de même que l'orage (pour rester dans la métaphore météorologique) n'est qu'un état du ciel parmi d'autres, la passion n'est qu'un état de l'être parmi d'autres. Si bien qu'une sagesse - ou disons une séré­nité ou une tranquillité - qui ne serait acquise qu'au détriment ou par la suppression, disons même l'ablation de tout désir ou de tout état émotif, serait une sagesse sans corps, aussi désincarnée que, dans les parcs, ces statues de l'Amour insensibles à tout puisqu'elles demeurent de marbre!

Inutile, donc, à supposer d'ailleurs que cela soit possible, de tuer ou supprimer en nous les élans sauvages et les passions fauves habitant notre ménagerie intérieure pour tenter d'obtenir la sagesse. Contentons-nous de les dompter ou de les sublimer, se­lon qu'on prend métaphore au sens propre ou au sens figuré. S'il n'en était pas ainsi, il suffirait alors, pour être ou pour devenir sage, de se bourrer de tranquillisants - mot qui dit bien ce qu'il veut dire - et à croire ou penser ainsi que les problèmes sont sup­primés ! Ne tuons pas le tigre qui s'agite et qui tourne en nous, mais essayons de l'amadouer suffisamment pour que - tout en demeurant un félin - il nous devienne inoffensif. Si la passion consiste à rugir, la sagesse, elle, consistera alors à ronronner.

Ronronner au lieu de rugir, avancer au lieu de bondir, ces com­paraisons sont approximatives, mais elles disent clairement que rien ne peut être obtenu autrement que par un travail sur nous­mêmes. Apprivoiser, amadouer, dompter, dresser: voilà les quatre voies, ou les quatre stations menant à la sagesse. N'attendons rien qui puisse venir d'ailleurs que de nous-mêmes. N'espérons ni état de grâce ni hasard providentiel. Méfions-nous de ces pieuses gra­vures où des orantes et des orants prient en extase, irradiés d'une lumière venue de la voûte céleste. Nulle voûte, céleste ou non, n'est détentrice de sagesse. Ni d'ailleurs de passion. Cette dernière n'est pas une maladie mais une démesure, un débordement, un excès, un torrent dont il faut maîtriser, canaliser et diriger les eaux en évitant soigneusement de les tarir. I1 ne s'agit donc pas, je ne crains pas de le répéter, de combattre ou de supprimer les éner­gies profondes de notre être, mais d'en neutraliser ou, mieux, d'en atténuer les fureurs ou les humeurs. Comme par le vaccin on atté­nue la virulence d'un microbe, en prenant bien soin de ne pas le tuer; ce microbe nous apporte ainsi la vie au lieu de nous don­ner la mort.

Pour conclure, si conclusion il doit y avoir à ce stade, je dirais donc qu'un sage ne saurait être un homme sans corps, un pur esprit ou un fantôme. II ne saurait encore moins être un corps d'où toute sensation, tout sentiment seraient anesthésiés. Un tel sage ne serait plus un homme mais une momie en hibernation. Les momies, je n'en doute pas un seul instant, sont d'une sagesse irréprochable mais ce n'est pas, je pense, à cette sagesse passive que nous aspirons. La sagesse doit être active et le sage doit conti­nuer d'être sensible à tous les attraits comme à tous les défis de ce monde. Un peu comme l'oeil du cyclone, immobile et impertur­bable au coeur de la tourmente, mais qui n'en est pas moins tou­jours ouvert, jamais aveugle. Harmoniser en soi mesure et déme­sure, faciliter les noces du silence et du cri, convertir l'impatience en patience et la passion en compassion, ce sont quelques-unes des voies - ou des sentiers - pouvant conduire vers la sagesse. Car toute sagesse vivante et vivifiante ne saurait s'engendrer de la mort ou des cendres du moi mais de ses braises intactes et vives.

*entée : se dit de l’écu ou d’une pièce héraldique divisée horizontalement par des lignes parallèles ondées, aux ondulations fortement accentuées.