L’histoire d’un je t’aime

Juste un mot. Après, je risque d'oublier. Ici, j'ai toutes les audaces, mais dans la vie, entre ce que je dis et ce que je fais... Chez les autres, je veux que ce soit clair, mais moi je fais pas partie des autres, si vous voyez ce que je veux dire. Non.

Gosse, c'était pareil. Je me comprenais, mais tout seul. Si je regardais ma main, je devenais rouge, je pouvais pas en sortir une, j'étais bègue. Alors je faisais des ronds sur la table pour oublier que je parlais et les mots sortaient au rythme des ronds. Le nombre de tables que j'ai pu labourer...

Après, je voulais faire comme tout le monde. N'im­porte qui, n'importe quoi. Je voulais rien savoir. Je croyais savoir. Besoin de personne. J'imaginais pas ce qui m'arrangeait pas. L'avenir, ça devait être énergique et rigolo. J'étais sûr d'avoir un truc en plus, je m'inven­tais une vie pour qu'on me regarde. Ma bande, c'était la solitude, et le silence qui parle, mon pote. Je l'avais appelé Voltaire, à cause d'un phrase :  « Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd'hui voilà notre illusion. »

Si à l'époque on m'avait traité de coeur perdu, je me serais retourné, et aussitôt j'aurais mis les lunettes noires, le walkman, et je me serais mis à marcher en remontant les épaules, pour avoir l'air dégagé. Y avait tellement longtemps qu'on n'enterrait plus les morts dans ce monde, et qu'on les mangeait en appelant ça du nouveau, que je voyais pas très bien qui aurait pu me dire : la vie c'est ça.

Puis, j'ai rencontré une fille dans un train, ou plutôt l'amour. J'ai rencontré l'amour, et deux jours plus tard je rencontrais le théâtre. J'y étais jamais allé. C'est elle qui m'y a conduit. Lila, elle s'appelait. La pièce, c'était Tartuffe, un vieux truc. Ici, on dit classique. C'est l'his­toire d'un type, il aime Dieu, mais personne le croit, sauf le proprio qui lui donne sa fille, son fric, sa baraque, tout. L'autre, il est d'accord, il prend. Alors le proprio, on le planque sous une table pour qu'il arrête ses conneries. En gros, ça dit : Dieu oui, ma femme : non. A la fin, Lila et moi, on avait la marque de nos deux mains dans la main. Ils parlaient tellement bien les acteurs. On regardait, on respirait autrement, on entrait dedans, on était chez nous… là.

II n'y a pas de point final au théâtre. Il y a toujours un mouvement, comme dans la vie. Avec Lila, on s'y est voué corps et âme. La vie, le jeu, rien d'autre, échapper au reste. On a fait du théâtre, comme on dit.

D'abord, égoïstement, comme des enfants qui jouent, qui s'identifient à leur jeu et qui oublient que ce n'est qu'un jeu. Comme en amour. La première fois, il faut qu'on se voit, qu'on se touche, qu'on s'appelle. Et serait-on vraiment différent si le jeu était différent ou si l'autre était un autre ? Non. On ne pense qu'à une chose, sa passion, les fruits de sa passion.

Et puis, c'est très fatigant la frénésie. II y a toujours un truc qui ne va pas. On est insatisfait, on voudrait entendre de l'autre ce qui vous fait plaisir, et " on se persuade aisément de ce qu'on veut croire. »

Le personnage a sa vie, on a la sienne. Comme en amour, on découvre ses propres limites, qu'il y a soi, qu'il y a l'autre, qu'entre lui et nous, il y a une raison d'être différente pour chacun, qu'on dépend de l'écoute. On n'est jamais sincère. Il y a l'extérieur, il y a l'intérieur. Et tout le monde joue le même jeu. C'est un métier de vivre... ici ou là.

Avec Lila, la raison, c'est toujours la même, l'amour et le théâtre. Plus on vit, plus on devient indépendant. Plus on va au-delà de nos sensations, plus on se découvre, plus on donne. Et plus on a l'intuition chaude, plus on a le sentiment de son travail, du sens de sa vie. II y a toujours un sens. Même quand il vous échappe, ou qu'on veut qu'il vous échappe, il y a encore un sens.

C'est pourquoi il faut être AMOUREUX. Pas amateur, amoureux. Se confronter à plus haut, plus grand. Avoir le souffle du recommencement. Qu'on ait une terre ou pas, la plus belle histoire est à inventer... et comment commencer l'histoire pour que l'autre écoute, reste... Tu veux que je te dise pourquoi t'es venu et pourquoi je suis venu ? Pour plaire à tout le monde. Ça dure qu'un temps. Pour te plaindre, pour te blinder, pour croire qu'ici c'est mieux qu'en face. Foutaises. Dérisoire.

Pour vivre, pour garder à tout jamais dans ta mémoire, vivant, éternellement dans ton éternité à toi, ta carcasse, ces mots qui t'ont fait rêver et te font rêver encore, que tu garderas même en arrivant dans le jardin là-haut, où le vieux qui t'a donné le jour, et celui que t'as cru qui te l'avait donné, tes copains, tes copines, tous ceux que t'as connus t'attendent ... pour te les dire encore une fois, et ce sera la dernière... je t'aime...