Mon premier frisson esthétique

J’ai découvert la musique dite classique avec Bach. On peut faire pire... Plus précisément avec la scie musicale Semp____Onfrayqu’est devenu le choral de la cantate 147 — « Jesus bleibet meine Freude ». Pour autant, malgré la sensation d’écœurement qui accompagne presque à chaque fois l’écoute réitérée des grands classiques du répertoire, j’entends encore ce morceau d’anthologie avec une émotion intacte. J’y ai trouvé, et y retrouve toujours, une façon efficace d’entrer dans le continent musical. Avec la musique de Bach — bachique ? — la chair se trouve directement saisie. Écouter une cantate, une passion, une suite ou un prélude provoque une modification corporelle. Le rythme cardiaque, la cadence respiratoire, le mouvement circulatoire, l’ébranlement du système nerveux, l’architecturation mathématique de l’âme, l'information sthénique* de l’énergie qui traverse le corps, l’aspiration subjective à la danse, la volonté de chant : on ne sort pas indemne, physiologiquement, de l’audition d’une œuvre de Bach.
Ma mère qui travaillait comme femme de ménage avait obtenu de ses employeurs l’autorisation de vider la poubelle dans laquelle se trouvaient un vieil électrophone et quelques disques. Dont cette cantate de Bach. De cette manière, la musique entrait au domicile de mes parents et avec elle la quintessence du registre classique. Je n’avais pas dix ans. Saisi par l’expérimentation biologique, j’ai découvert aussitôt la nécessité de réitérer, d’entendre à nouveau, de revenir sur ce qui avait déjà été écouté. Une conception du temps ouvragé se proposait à moi, à la manière d’un remède aux usages du temps plat et morne de la vie quotidienne consubstantielle à l’enfance désœuvrée. Il fallait à cette heure que la joie demeure ; trois décennies plus tard, elle demeure.

Un abord sociologique de cette généalogie dirait le désir inconscient, chez l’enfant que j’étais, d’adhérer aux valeurs bourgeoises, même prélevées dans un sac poubelle au milieu des détritus des ennemis de classe. Au creux de l’âme enfantine désemparée, il pointerait l’aspiration à la promotion sociale, le désir de fuir un monde politiquement, sociologiquement et intrinsèquement interdit de supplément d’âme, privé de culture. Bach emblématique d’une reconnaissance sociale, bourgeoise peut fonctionner de fait, à la manière d’un marqueur indélébile dans les premières heures d’un esprit en puissance. Entendre le monde interdit, écouter les bruits d’un univers dont j’étais exclu, assister à la preuve de l’existence d’un réel élargi, tout cela a bien pu structurer mon tempérament mélomane de manière puissante. Le corps touché, la chair ébranlée sur le mode de la conversion, la blessure avivée, la possibilité de sortir d’un monde étroit où les exclus sont condamnés à croupir dans leur statut d’aliénés, voilà ce qui, vraisemblablement, a ouvert mon oreille et libéré ses possibilités.

Plus tard, à l’orée d’une nuit où je ne parvenais pas à m’endormir, les lumières ayant été éteintes tôt dans la chambre où toute la famille dormait, j’écoutais le transistor sur les ondes moyennes avec le crachouillis et l’imprécision à l’avenant.
J’aimais le théâtre, la scène, les acteurs, le monde artificiel des planches dont j’ignorais tout pour n’avoir jamais mis les pieds dans une salle de spectacle. Le festival d’Avignon me fascinait : cette orgie de théâtre, partout, tout le temps, un univers entier indexé sur les salles, les gradins, les rideaux, les scènes, les personnages grimés, les figures outrées, les vêtements extravagants, la déclamation, tout m’intéressait.

J’avais presque quinze ans, je lisais Adamov et Ionesco, Beckett et Obaldia. J’écoutais
France Inter et José Artur qui salonnait avec des invités du festival. Un soir, pour une pause musicale, il envoya à l’antenne un extrait de l’Alceste de Gluck avec Maria Callas chantant « Divinité du Styx ».
Tout s’effondra autour de moi, fors cette voix. La nuit engloutie, le sommeil de mon père, l’insomnie de ma mère, la respiration profonde de mon petit frère, le silence du village endormi, tout disparut comme par enchantement. La voix que j’entendais me possédait, à la façon des envoûtements de sorcellerie. Sans souci du livret, du texte, voire de la musique, je n’entendais que le timbre, la texture, la tessiture, la qualité, la densité de la matière vocale de cette femme sublime : un mélange de soie et d’ombre, de furie et de feu, de velours et de sang, de tête et de ventre, de défi et de séduction, un compromis entre la vie et la mort obtenu sur la frange du tragique, une concession faite à l’absolu, à la manière d’un rideau de théâtre déchiré qui laisserait entr’apercevoir un monde en dehors du monde. Je sentis mes larmes couler. Mon corps séduit, secoué, j’entrais, de fait, dans l’univers de l’opéra, du bel canto ou des pouvoirs magiques dont disposent sur moi les voix de ceux que j’aime. Mêmes symptômes qu’avec Bach : muscles noués, frissons dans l’échine, ondes irradiant dans les zones intimes des viscères, la chair se met immédiatement aux ordres de la musique. La métaphysique d’Orphée paraît superbement appropriée pour enseigner qu’une musique suppose d’abord et avant tout une façon de toucher le corps, d’émouvoir une âme en soulevant dans ses limbes la matière avec laquelle on fait les pulsions, les rêves, les instincts, les songes, les désirs et les fantasmes. Le musicien dispose du pouvoir d’aller quérir dans les plis de celui qui l’écoute les traces d’une mémoire préhistorique qui procède de l’imprégnation et des connexions neurologiques originaires. Chaman, sorcier, inquisiteur et médecin, il met en forme l’énergie qui traverse le réel et parcourt le monde pour transpercer de part en part l’auditeur abandonné à ses pouvoirs.
Pour le thuriféraire du matérialisme hédoniste, soucieux d’un sensualisme exacerbé, d’un élargissement des possibilités du corps, la musique vaut médiations et occasions essentielles. Il ne s’écoule pas une journée sans que j’écoute des œuvres que je connais déjà, que j’aime ou que j’aspire à découvrir. Avec les années, mon excitation et ma curiosité sont demeurées intactes lorsque j’achète des disques en ignorant tout du compositeur et en abordant un continent sonore intégral, une vision musicale du monde dont je ne sais rien. La proposition musiquée équivaut pour moi à celle du philosophe ou du poète, de l’architecte ou du romancier. Je veux parcourir l’univers offert en escomptant un corps troublé, bouleversé et conquis.

*sthénique : excès de force, exaltation de l'action organique
Dessin Sempé