chemin_Dan

[…] Celui qui a su s'accepter comme tragique, celui qui a su être le héros de sa vie, a des chances de comprendre le monde. Il s'est fait homme, et la société peut naître en lui. Il n'a repoussé aucune réalité, si désespérante fût-elle, car tout ce qui venait à lui, il l'a senti comme étant une partie de lui. Les idées sont vivantes ; tout ce qui est dans l'esprit doit être en accord avec la matière. On ne plie pas le monde aux exigences de la pensée ; c'est le domaine du vécu qui détermine l'expression du langage et des idées.

Être un individu, faire et laisser faire cet indi­vidu, c'est peut-être là le vrai chemin vers les autres. Ce chemin n'aboutit jamais. Il est seule­ment une marche parallèle, dans l'ignorance et dans le doute, avec pour unique secours l'indé­montrable fraternité de cette exactitude. Chacun a sa vie et doit la conduire comme une oeuvre. Chaque vie doit s'achever et se résoudre, indépen­dante, et dépendante de tous, jusqu'à l'ultime fermeture qui l'accomplit et lui donne un sens. Le soi n'est vraiment atteint que lorsqu'il se défait au dernier jour. L'oeuvre s'est faite, l'oeuvre a été faite, mais sans autre fin que celle-ci ; c'est le sens qu'il faut donner à ce destin qui n'en est pas un, le sens d'un travail dont l'objet premier est de travailler. Les utilités, les finalités, les perspectives extrahu­maines sont des trompe-l'oeil. L'homme n'a pas d'autre destin que d'être homme ; son destin est privé.

Il dispose de lui-même, dans toute sa liberté et dans tout son esclavage, pour rien, pour rien d'autre que pour lui-même. Gratuité. Obligation. Maîtrise, maîtrise totale dans sa prison. Avant lui, après lui, le néant, sans doute. Mais dans sa vie, le cours grandissant et somptueux de la connaissance, de la souffrance, de la joie, de la vie.

Chaque fois qu'il renonce, par lâcheté, ou par générosité apparente, à une souffrance ou à une joie sous le prétexte qu'elle est inutile au reste de l'humanité, il renonce à ce qui, en le faisant homme, pourrait le rapprocher des autres hommes. Chaque fois qu'il renonce à la gratuité, parce qu'il l'appelle désespoir, c'est à sa pure liberté qu'il renonce. Et ce qu'il nomme souffrance, sans qu'il le sache vraiment, était déjà la joie. Car dans l'univers nu de la lucidité, où agit l'esprit, la souffrance habite dans la joie, et la joie dans la souffrance, sans possibilité de les désunir.

Le bonheur n'existe pas ; c'est la première évidence. Mais c'est un autre bonheur qu'il faut peut-être savoir chercher, un bonheur de l'exac­titude et de la conscience. S'il vient, en tout cas, c'est quand la vie a terminé son ouvrage. C'est quand la vie, par instants, ou bien jamais, ou bien dans une continuelle ardeur de la conscience, a cessé de lutter contre le monde et se couche sur lui ; c'est quand la vie est devenue mûre, cohérente et longue, chant profond qu'on cesse d'entendre ou de chanter avec sa gorge, mais qu'on joue soi-­même, avec son corps, son esprit, et le corps et l'esprit de la matière voisine.

Alors il est bien possible que l'individu qui était sourd et aveugle laisse entrer en lui une force nouvelle, une force nouvelle qu'il avait pour ainsi dire toujours connue. Et que dans cette force, il y ait l'esprit des autres hommes, l'esprit des autres vies, l'unique onde du monde. Cela se peut. Étant accompli, étant la somme de tous les malheurs et de tous les espoirs, cette vie pourra n'être plus recluse. A force d'être soi, à force d'être soi dans le drame étroit, il se peut que cet homme dépasse tout à coup le seuil de sa prison et vive dans le monde entier. Ayant vu avec ses yeux, il verra avec les yeux des autres, et avec les yeux des objets. Ayant connu sa demeure, angle par angle, il reconnaîtra la demeure plus vaste et il vivra avec les millions de vies. Par le singulier, il touchera peut-être à l'universel. Mais il le touchera réelle­ment, dans ce monde, dans sa forme, dans ce temps manifestés. Ainsi celui qui aura été jusqu'à lui dans sa plus petite parcelle, celui qui l'aura aimé complètement, le retrouvera et le reconnaîtra tout entier et pour toujours.

In, « L’extase matérielle »
Photo Dan