Faune_Barberini

Nous savons comment et pourquoi notre corps est organisé pour la vie. C'est sa part mécanique-saignante. Mais nous sommes encore bien loin de savoir pourquoi et comment ce corps, s'oubliant comme mécanique, développe en nous, instinctivement, les formes de vie complexes et imprévisibles, auxquelles il nous suffirait de donner la parole pour voir notre histoire abyssale recouvrir notre histoire raisonnable. Tout est fait pour réduire au silence notre sous-sol identitaire, pour nous fermer l'accès à cette immensité-là. Dans cette puissante nuit, sans Dieu, ni mécanique, ni raison, nos frémisse­ments des origines sont alors de la culture perdue, des voix primordiales n'arrivant plus jusqu'à nous. Il leur manque le Verbe pour retourner les fondements tradi­tionnels de la connaissance de soi et du monde en aven­ture de l'être. Dans ce cas, la mécanique du corps ne disparaît pas sous les tremblements du corps. Elle reste cet ensemble de lois biologiques sur lequel on nous demande de calquer nos conduites charnelles et spiri­tuelles. L'éclatement de notre énigme sensorielle en créa­tions de valeurs en est compromis, sinon annulé. La chair n'est plus que l'ombre de son verbe. Il s'éloigne, notre rêve de vivre, avec notre corps, dans la conscience ardente qu'il est le Livre en quoi chacun de nos désirs, de nos pulsions, de nos émois, délicats ou barbares, chacun de nos élans, souterrains ou flamboyants, prend place, comme l'écriture de ce qu'il est, ou seulement nous suggère qu'il est.

Certes, nous restons approximatifs et hasardeux, en déséquilibre sur la mécanique. Mais notre mécanique elle-même est branlante, comme la vie pour laquelle elle s'est organisée. Elle n'a rien perdu de son utilité, elle a presque tout perdu de sa suprématie. La vraie vie est ailleurs, dans les tréfonds où il est écrit, d'un sang indé­lébile, que nous sommes plus que ce que nous croyons être. Si nous savons cela, nous sommes déjà dans le sacré d'un texte qui ne sera jamais religieux, mais que peut-­être, les religieux nous envieront. Si nous savons cela, un certain sens à la vie est à notre portée, qui nous est donné par le passage de nos forces obscures à la lumière du langage. Mais ce sens ne sera, le plus souvent, que son intime réconciliation avec l'insensé. Notre fou parle. Il bégaie juste. Pas n'importe quel fou parlant de n'im­porte quoi et le bégayant. Un fou nécessaire et révélant, par surcroît bâtisseur, notre anormal secret d'intégrité.

De nos jours, on ne peut plus se contenter d'être sage, raisonnable ou scientiste si l'on prétend être soi-même. Il faut tendre la main à notre Saturne enseveli, ce lieu de notre mystère d'homme où notre complexité emmêle nos énergies contradictoires, les vertueuses, les redou­tables, les plus « sincères », inéluctablement. Passé révolu, présent vivant, avenir de mort, tout est dans l'indescriptible remuement de cette chair saturnienne, tantôt happée par la conscience, tantôt, hélas, rejetée par elle. J'ai voulu éprouver, au plus profond de moi, ce vertige-là, et que j'aie fait l'impossible pour n'en point trahir la « qualité dévastatrice » ne m'a jamais empêché d'être « amoureux » comme devraient se lamenter de ne jamais y parvenir le sage, le raisonnable, le scientiste. Car il arrive un moment où la violence de se connaître jusqu'en ses démons fait apparaître, en intronisé, le pre­mier d'entre eux : l'Amour. Ce n'est pas le moins déses­pérant, le moins douloureux d'entre eux, ni le moins impur. Mais il est sans doute le plus beau, comme le sont les anges déchus, puisque de toutes les forces qui s'exposent à la mort, il est la seule qui nous relie encore, dans l'instant unique de la chair où aimer est un toucher d'absolu, à notre mémoire de l'humanité, et de son inhu­manité, laquelle pour le coup, en resplendit. Et pourtant, qu'en est-il de l'amour si ce toucher charnel de l'absolu, nous n'en étendons pas aux sentiments l'émotion, et aussi à l'enveloppante tendresse les effets destructeurs qu'il eut sur notre raison ?

Qu'est-ce qu'un orgasme si aussitôt après, nous renouons avec la vie ordinaire, avec la mécanique du corps, passé à l'hébétude, à l'assouvissement bête et indifférent ? Quoi, nous avons vu et ressenti, le temps d'un jouir, notre antique et généreuse fracture, là où la vie et la mort dansent, étroitement enlacées, le mystère de la mémoire de notre humanité et de son inhumanité, et nous n'en ferions rien d'autre qu'un bon moment de la mécanique érotique ? On ne devrait jamais se remettre totalement d'avoir joui et fait jouir. On devrait se grandir et grandir l'amour d'avoir reconnu ensemble, par cette chute, notre vraie face, l'insondable, jetant bas la quoti­dienne. Ces deux visages de nous ne se ressemblent pas, ils sont sans doute bien étrangers l'un à l'autre, mais tout se passe, soudain comme s'ils étaient voués à s'aimer, à porter leur amour plus loin qu'eux-mêmes, dans la Connaissance, ou l'Art. Et pourtant je sais combien l'amour, et surtout l'amour éperdu, véhicule de souffrances, de jalousies, de chimères, de tourments, d'automutilations... Mais je n'ai jamais découché des abîmes où il m'entraîna et où je vis sa beauté régner sur mes inapaisements. Le jour où « les profondeurs aimeront les profondeurs »...

In, « Corpus Scripti »

Faune Barberini