delivered_luggage___Trudi

Je suis cet homme tout bossué de sacs et de valises qui va et vient dans sa propre vie, avec des départs, des retours, portant au coeur des coups, et des bleus plein la tête, traî­nant des cartables de cuir remplis de phrases et des ser­viettes bourrées de lettres, toujours rêvant de se blottir dans le sac à main d'une femme, parmi les tubes de rouge à lèvres, les miroirs, les photos d'enfants et les flacons de parfum.

Cet homme hérissé d'antennes essaie de capter son amour sur les ondes et tend vers lui des fils où il se prend les pieds. Cet homme-là ne sait pas auprès de qui il dor­mira le soir même, ni en quel sens demain matin s'en ira la vie.

Tic-tac de l'encre et du désir... L'existence balance son pendule entre le côté des livres et le côté de l'amour, les tickets d'envol et les longues stations dans la chambre, le dos tourné et les bras ouverts, l'homme immobile et le piéton, celui qui ne croit plus au ciel et celui qui l'espère encore, celui qui fabrique des figures et celui qui veut un visage.

Il fut un temps où je poussais dans mes racines de par ici, ne connaissant des lointains que la rêverie et de la langue les mots les plus approximatifs. Mais j'ai quitté l'allée de buis et le petit jardin. Je ne m'alimente plus en eau par les racines mais par le ciel.

J'ai fumé la cigarette du voyage. Elle m'a piqué les yeux et fait battre le coeur plus vite. Elle a laissé sur mes réveils un goût de tabac froid. J'ai toussé, j'ai perdu ma voix. J'ai deux grosses valises sous les yeux. Je suis un voyageur brumeux qui n'y voit plus très clair et qui croit encore nécessaire de s'en aller plus loin.

J'ai fui, j'ai pris le large. L'habitude surtout de n'être nulle part, en apnée dans ma propre vie. Portrait du poète fin-de-siècle en créature d'aéroport, avec cette tête bizarre qu'a l'homme des foules en ces lieux-là : cerveau de gélatine blanche, oeil à demi ensommeillé tourné vers le dedans, mais de la fièvre au bout des doigts.

Je m'en suis allé de par le monde, à la recherche de mes semblables : les inconnus, les passagers, les hommes en vrac et en transit que l'on rencontre dans les aéroports et sur les quais des gares. Ceux dont on ne sait rien et que l'on ne connaîtra pas. Ceux que malgré tout on devine, à cause de leurs tickets, leur fatigue, leurs bagages. Ceux de nulle part et de là-bas, qui s'en vont chercher des soleils en poussant leur vie devant eux et en perdant mémoire.

Cafés noirs, cigarettes blondes, ils attendent. Le ciel recommence ici-bas, parmi les chariots, les valises et les volutes de fumée bleue, dans la torpeur et l'ennui de l'air conditionné. Asphyxie préalable - le coeur cherche son rythme. Où sont, qui sont nos amoureuses? Et le vert paradis? Et les neiges d'antan? L'amour, par ici, change de peau et de fuseau horaire. Sa gorge se dénude, sa robe rouge raccourcit. À nouveau, le corps est tiédeur. Désir d'y venir boire. Nous ne savons pas, nous ne savons plus : tout depuis toujours nous reste à apprendre.

In, «  Une histoire de bleu »

photo Trudi