Je ne connais de rythme que de la mer et du vent - et du vol des goélands. En vérité, quand je pense à la poésie, quand j'en prononce le mot même, ce que je vois, c'est une aile blanche qui frissonne et qui plane, miroi­tant dans une lumière froide, au-dessus d'une mer dans le vent. Parmi les conditions de la vie moderne, il est dur de maintenir ce rythme, qui est spirituel aussi bien que matériel (je ne connais pas d'esprit qui soit divorcé de la matière). Il est nécessaire de se retirer dans des endroits écartés, dont il reste en Ecosse quelques-uns. Dans les villes, il faut vivre avec les sens intérieurs, aveugle et sourd au dehors. Je crois que si je vivais toujours à la ville, je développerais une surdité réelle, peut-être une cécité réelle, en très peu de temps.

Cumbraes_et_Arran

Sur la lande à nouveau, le vent soufflant avec force. J'ai marché depuis le début de la matinée, et maintenant, du haut de l'arête sommitale, l'herbe or foncé ondulant en touffes tout autour de moi, je regarde le firth* couvert d'un mince brouillard blanc et je vois les Cumbraes, bleu pâle, et derrière elles Arran, d'un bleu plus pâle. La grande courbure de la lande, un soleil d'hiver, la marche et la tranquillité, la distance et la quiétude du firth bleu au-dessous. Parmi des scènes comme celles-ci, je pense de plus en plus à ma mort. Peut-être parce que je sens que ma vie n'est pas à la mesure de ce que, par moments, je vois. 

In, « En toute candeur »

* Firth : embouchure, estuaire communs de certains fleuves côtiers d'Ecosse