Robert_Renard___peinture_2Il ne se passe guère de jour sans que je m'étonne de voir les mots si prompts à faire en sorte que la vie ordinaire vire à l'extraordinaire. Ici frissonne plus que jamais le mot

« fruition » (XVè-XVIè s. Action de jouir, jouissance). Le Dictionnaire d'ancien français (Larousse) cite Rabelais : « Compaignies et fruitions de telles insignes ames. »

À une terrasse sévillane dominant le Guadalquivir, j'ai vu couler la fruition de toutes les écritures et femmes extatiques que ce livre ne dit pas. On devrait imposer un devoir de mémoire envers la vieille élite des sonorités rares, trop tôt décapitées, dont fruition ou fruire. D'ailleurs j'ai parcouru le monde pour en trouver la tombe. En vain. Le propre des cimetières où reposent les mots morts d'avoir osé attirer l'éternité dans leur chair, c'est d'être invisibles. Je voulais seule­ment m'y recueillir, sur cette tombe, au nom de tous ceux qui, bien longtemps avant l'apparition du désir industriel, payèrent de leur stabilité dans le monde des stables, et pour certains de leur vie dans le monde des vivants, l'instant où ils défaillirent absolument d'avoir frui du sexe et du verbe à la fois.

Un jour, le mot « bruire » disparaîtra lui aussi. Déjà, il est nécrosé de la conjugaison. Je ne puis écrire : « J'ai brui. » Et pourtant, si j'écris ça, j'entends avoir détenu, un instant, tout le sens de la beauté lorsqu'un mot en propage les ondes au-delà de lui-même.

Qui a tué la fruition ? Voilà la question que je me pose, alors que ma main à écrire et ma main à caresses ruissellent des effets de son débordement revenu. Car ce n'est pas sans conséquences pour le destin d'un corps que de faire revivre de tels mots. Celui-ci, votre doigt l’a à peine touché qu'il s'y enfonce et qu'aussitôt se répand en vous et hors de vous la folie liquéfiée des pionniers de la plénitude, en son absurdité. N'empêche, me remonte dans la bouche un goût de noces anciennes, quand dans le même lit s'épuisaient d'amour les corps désespérés de n'être pas des dieux. Et pourtant, ces noces préparaient la terre à se faire belle, dans le sang, le sperme et les larmes, le temps que quelques insensés, à travers les siècles, éprouvent dans leur corps la longue fruition des forces qui ne veulent pas mourir avant d'avoir tout essayé. N'oublions pas ce mot, remontant de la puissante généalogie de ceux dans lesquels se reconnurent un jour les mystères de la chair. C'est un mot dont le sens est un noyau en nous qui éclate avec la pulpe après qu'il nous a pelé comme jamais nous le fûmes. C'est un mot qui nous met sous le pressoir indescriptible du corps s'acharnant à exprimer tout l'être. Ou nous en sortirons écrasé, noyé, dans le sang de nos souffrances, ou de nos infirmités, ou bien, ou bien, ou bien... Ou bien nous nous sentirons inondé de la petite goutte de suc qui manquait à nos ivresses de mortels. De quoi terminer ce livre sur une fruition, à une terrasse sévillane, domi­nant le Guadalquivir. Mais entre nous, comme elle est belle, n'est-ce pas ? la longue et flexueuse sonorité du nom de Guadalquivir...

Ceci n'est pas mon Corps, c'est son oeuvre.

In, "Corpus Scripti"

Peinture Robert Renard