La fraternité d'écriture

Guibert_Herv_Vous êtes mort du sida à trente-six ans en 1991. Ecrivain, auteur dramatique, scénariste, journaliste, photographe cinéaste, et séropositif, vous avez choisi - à partir des années 1980 - de projeter dans votre oeuvre  toutes les implications de votre maladie. Cette lettre est écrite à l’un  de vos  amis, l’écrivain Euqène Savitzkaya.

Je t'aime à travers ce que tu écris. Je t'aime en train d'écrire. J'aime la posture de ton corps à ce moment, j'aime tes cheveux longs et raides, d'une blondeur ané­miée, au repos quand tu écris (ne les coupe jamais), et j'aime ton cou très blanc, et ta nuque, et tes doigts, et même tes pieds, ton assise, ta peau, ta douceur, tout cela passant dans l'immobilité tendue de l'écriture. Je vou­drais m'approcher de ton corps à cet instant-là, le cares­ser, l'envelopper, et peut-être m'y fondre, intercepter certains mouvements de tes mains sur le papier.

Cela ne me sera certainement jamais donné, car je connais le besoin d'isolement. Je rêve d'une fraternité d'écriture et ce n'est même pas que cette lettre ait le vou­loir de te la faire partager : je suis ton fiancé secret, ton prétendant, et qui aura du mal à se déclarer.

Si l'on me disait, et voilà des imaginations bien enfan­tines, bien excessives : pour qu'Eugène écrive une page, et que vous y trouviez votre plaisir au bout du compte, vous devez sacrifier chaque jour une goutte de sang, vous savez comme Eugène est pâle, et comme les couleurs, jus­tement, teintent vivement dans son tissu d'écriture, noir luisant des pumas et rose grenu des groseilles, eh bien je n'hésiterais pas, pour que cette page soit comblée au bout du jour, chaque matin au réveil je prendrais une aiguille pour me percer le doigt.

Je voudrais tisser autour de ton corps, lorsqu'il est pris par l'écriture, tout un réseau d'attentions serviles : retrousser le bas de tes pantalons pour baigner tes pieds et tes chevilles dans une eau dégourdie où je ferai fondre des bâtons de benoîte, presser des fruits rouges pour t'en faire boire le jus à la coupe, soutenant ta tête, ma paume contre ta nuque, t'éventer de mon souffle, baigner le conduit de tes oreilles d'un arôme tiède et délassant, anéantir les bruits autour de toi, pour ta quiétude, ne lais­ser filtrer que quelques insectes dont le bourdonnement te charmera, déplier dans le champ de ta vue, lorsqu'elle se relève du papier, et à discrétion, des toiles peintes dont le labeur aura pris mes nuits, l'Afrique, les grands lacs et les grands fauves, des vols de rapaces ou de flamants roses, la brise et le vent, l'ouragan produits par des souf­fleries dissimulées, des outres dans lesquelles j'aurai accu­mulé toute ma force musculaire.

Je t'ai dit que je rêve d'une fraternité d'écriture : je rêve d'un espace commun, peut-être cloisonné, peut-être seulement dos à dos et chacun tourné vers une fenêtre (toi côté campagne et moi côté ville ?), deux chambres paral­lèles irriguées par une semblable densité lumineuse, un air et des microbes communs, ne faisant que partager les repas et le sommeil, et nous séparant, chacun vers notre ouvrage, qui aimerait être le filigrane de l'autre...

Lettre à un frère d écriture, Paris 1982