Pierre_Sansot

AUJOURD'HUI, SUIS-JE DE TROP ?


Puisque le reste se traduit souvent par un trop dont
on ne sait que faire et dont on voudrait bien se
débarrasser.


Je reste. Maintenant que la plupart de mes amis ont disparu, à qui parler, qui peut entendre un langage aujourd'hui fané? Plaider pour des valeurs qui ne sont plus de mode ? Je ne suis pas fier d'être encore de ce monde. Nous avions juré de ne jamais nous quitter et j'ai assisté à leur disparition sans broncher. Il y a de ma part une forme de trahison et je pourrais éveiller le soupçon. Quand, à la suite d'une rafle, la police rendait la liberté à un membre d'un réseau, on se demandait s'il n'avait pas vendu la mèche. À la suite de quelles compromissions ai-je été épargné par la vie ?

Je (on ne confondra pas le je avec l'auteur de cet ouvrage) suis comme un voyageur égaré qui se serait trompé de pays et qui n'entendrait pas la langue de ses habitants. Je suis comme un prisonnier qui au retour de son camp s'aperçoit que durant sa détention, sa ville a été bombardée et rasée. Là où il déambulait dans un aimable jardin, il n'y a plus que quelques ruines. Le collège où il acheva ses études est devenu un parking. C'est ainsi que je cherche en vain aujourd'hui mes Dupont : le Dupont-Latin si proche de la Sorbonne, le Dupont-Bastille où je commandais une consommation en compagnie d'une de mes cavalières du Balajo. À Nice, où sont donc maintenant les villas de maître du boulevard Dubouchage, et à Cimiez les grands hôtels de la Belle Époque? Je m'égare ridiculement parce qu'on prend plaisir à m'égarer. J'avais aperçu sur des panneaux publicitaires des affiches vantant la beauté de Paris-Plage. Je me suis rendu à la gare Montparnasse avec un panier en osier, une épuisette pour jouir de cette belle plage sur la côte normande. Par bonheur, je n'ai pas pris le train. Une dame complaisante m'a conseillé d'emprunter le métro jusqu'à la station « Arsenal-Bastille ».

Un professeur habile termine son cours à l'instant précis où la sonnerie du collège retentit. Une bonne ménagère n'encombre pas sa cuisine de trop de restes. Et voilà que j'ai excédé mon temps de parole, mon temps de vie, insensible aux bâillements de mon auditoire. Les plus grands se sont retirés à temps (autour de la quarantaine - je ne peux pas imaginer le Christ déambulant jusqu'à cinquante ans sur les chemins d'une Palestine trop connue, ni Alexandre jouant les papys gâteux sur le tard de sa vie).

La vie est pour la plupart d'entre nous un long marathon: une course de fond ou de demi-fond nous suffirait. Quoiqu'il arrive maintenant, j'aurais accompli un parcours honorable. Je lorgne du côté de ceux qui courent avec moi. Quand l'un d'eux s'arrête, épuisé, j'ai pour lui un regard de compassion et je me félicite d'avoir été épargné. Quelques spectateurs nous applaudissent, un peu étonnés que nous n'ayons pas abandonné. Je me demande s'ils n'espèrent pas le moment où, le visage défait, nous nous effondrerons sur les bas-côtés.

Je demeure (je préfère ce verbe à celui de rester), je résiste. Mais ai-je vraiment résisté?
Si tel avait été le cas, j'aurais reçu davantage de mauvais coups qui m'auraient mis à mal. La chance m'a souri ou bien peut-être, je me suis défilé non point par lâcheté mais parce que je n'aime pas les affrontements. Je méprisais, je me moquais, je plaignais presque les êtres suffisants. S'ils se révélaient trop nocifs, je prenais le gourdin et, avec quelques amis, je les chargeais. Même mes maladresses, mes gaucheries, mes étourderies me servaient : qu'avait-on à redouter d'un être aussi inoffensif? Ils s'amusaient à l'école, à la caserne, sur les boulevards, d'un être aussi extravagant qui les tirait de leur torpeur. Certains croyaient même que j'avais de l'esprit et que j'avais mis au point un numéro désopilant. C'est ainsi qu'un colonel, qu'un président d'université, qu'un inspecteur des impôts ne sanctionnèrent pas mes bévues. Puisse Dieu, lui aussi, user de la même indulgence et interrompre, eu égard à mon numéro, le concert des anges.

Je reste. J'insiste. Mon insistance à exister peut déplaire. Nous en voulons légitimement à l'un de nos invités qui, après avoir déjeuné, ne nous quitte pas, bavarde sottement et gâche notre après-midi. Je feins, je feins de ne pas apercevoir leur impatience. Viendra peut-être un jour où je ne pourrai plus faire preuve d'un tel détachement. Les places sur cette terre seront devenues rares. On n'admettra plus que certains d'entre nous ne désertent pas une place qu'ils occupent depuis longtemps: dans un hôpital, aux urgences, lorsque les couloirs sont bondés, sur une plage totalement recouverte de corps allongés. J'ai entendu un jeune homme s'exclamer: « Et dire qu'ils nous piquent les dernières réserves de la Sécu ! »
Je reste, j'insiste, ou plutôt je subsiste. Aujourd'hui j'ai pris place sur le canapé de mon salon pour assister aux exploits des géants de la route; autrefois, je me mesurais au Tourmalet, je le descendais à tombeau ouvert au risque de succomber à une mauvaise chute. J'assiste à des rencontres de foot; autrefois nous nous disputions la balle sur un terrain vague et la partie s'interrompait à la suite de mauvais coups venus des deux camps. Dans un bus, à ma plus grande honte, une dame parvenue à la cinquantaine, insiste pour me céder sa place : autrefois, je prenais au vol la plate-forme d'un bus : aurais-je encore des jambes fringantes que je ne le pourrais plus puisque ce moyen de transport a été amputé de ce merveilleux appendice.

Viendra peut-être un jour où je subsisterai tout à fait. Je prétends que pour l'instant, ce verbe déprimant ne me convient pas. Je monte et je descends les étages de mon immeuble. Je respire. J'entends, je vois, j'use de mes sens avec d'autant plus d'acuité et de bonheur qu'un jour ils me seront sans doute retirés. Je déambule au marché au milieu des offrandes des fruits de la terre. Mon oeil s'éblouit des premières asperges, des premières cerises, du premier raisin mais tout aussi bien, j'achète religieusement les dernières bottes d'asperges, les dernières grappes de raisin. Qui me plaindrait? Quand les jours déclinent, je les accompagne dans leur chute, sur le mode d'une mélancolie souriante, et quand, à nouveau, ils s'allongent, je les encourage à le faire vaillamment.
« Les jours s'en vont, je demeure. » Le passé n'est pas quelque chose qui me retirerait de mon présent pour ronchonner et le bouder, il appartient à l'instant que je vis. Il lui donne de l'épaisseur. Mes souvenirs ne suscitent pas le regret mais l'émerveillement et la gratitude. Il me fut donné beaucoup et plus que je ne méritais, à tel point que parfois je me demande si je ne devrais pas restituer ce qui m'a été accordé indûment. Je polis, je repolis ces instants parfaits. Ils gagnent en douceur. Quand je traverse un mauvais moment, il m'est toujours possible d'aller les quérir dans le grenier de ma mémoire. Un jour, peutêtre je manquerai de souffle pour gravir l'échelle qui mène jusqu'à lui. Faute de ces grains que je croyais immémoriaux, je danserai le ventre vide devant un buffet fermé à double tour.

La véritable et pathétique déchirure se produira quand auront à leur tour disparu les personnes avec lesquelles il m'était possible de m'entretenir de nos chers défunts. Mes paroles, mes évocations se perdront dans le désert et cette fois je saurais que je suis irrévocablement seul.
Je ne suis pas pour autant seul sur cette terre. Le monde continue à me parler, à me faire parvenir des messages odorants, sonores, parfois tactiles. Dans la rue, je me fraie un chemin, l'on me bouscule ou l'on me cède la voie. I1 arrive que l'on réponde à mon sourire par un autre sourire. Ce matin, à la caisse d'une moyenne surface, je plaisantais avec l'une des caissières. Elle me répond gentiment: « Ne vous payez pas ma tête ! » Se payer la tête de quelqu'un, une expression que je croyais disparue et qui m'enchante de la part d'une jeune femme. Tandis que je déambule avec un certain affairement dans les halles, un garçon que je connais à peine, vaguement alcoolo, au métier incertain m'interpelle : « Votre précipitation à exister m'étonne de votre part » Comme la formule est belle de la part d'un individu que je croyais quelconque !
Je ne suis pas seul, je retrouve sur le banc d'un jardin public des compagnons de misère ou plutôt de vieillesse si celle-ci constitue une forme de misère. Nous bavardons. Quand il leur manque un compagnon pour former une triplette, ils font appel à mon concours. Ils me pardonnent mes maladresses car je tiens à tirer et j'atteins plus facilement mes boules que celles de mes adversaires. Par sympathie, j'endosserais volontiers comme eux une casquette mais comme elle serait étrange sur ma queue-de-cheval !

Ma curiosité à l'égard du futur est entière. À mon sens, il sera plus riche que mes années antérieures. La musique, la peinture, l'architecture ont pris des voies nouvelles.
Je crois découvrir à la fois des menaces et des promesses. Nous sommes en train de saccager notre planète et quelle terre légueronsnous à nos enfants ? Des espoirs : les Occidentaux découvrent peu à peu qu'ils ont des obligations à l'égard des autres continents. Une telle histoire en train d'advenir mériterait que j'assiste à son avènement. D'une certaine manière, notre société et notre terre sont plus belles que jamais.

In, "Ce qu'il reste"
Photo Sophie Bassouls