Mozart passe sa vie en ballon. Les peupliers sont agités par le vent, les nuages défilent à toute vitesse.
Mozart lâche du lest. Il monte vers le ciel. Bientôt, il ne voit plus ni les arbres ni les routes, ni même les maisons, que hantent les hommes et les rats.
Mozart lâche encore du lest. Il s'élève au-dessus des nuages. Trop de matière encore, se dit-il. Il précipite tout ce qu'il possède pardessus bord, ses vêtements, ses chaussures. Il ne lui reste que sa nacelle, son ballon. Il les jette aussi.

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La bonne ponctuation respecte la phrase; elle lui témoigne un amour discret. La phrase entend qu'on l'aime selon son inclination, ses manies. Elle est souvent déçue, parfois humiliée.
Un instrument de musique est comme une phrase.

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CallasIdée reçue : Callas est grande parce qu'elle a privilégié l'expression dramatique aux dépens de la beauté vocale. Évidence que nul ne s'aviserait plus de remettre en question. La vérité, c'est que l'expression dramatique, les gens s'en fichent comme d'une guigne. Qu'en savent-ils, de l'expression dramatique? Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire, pour eux, l'expression dramatique? Est-ce que Kathleen Ferrier privilégiait aussi l'expression dramatique? Combien de divisions, l'expression dramatique?
La vérité, c'est que la voix de Callas libérait une immense gerbe d'harmoniques aigus, avant tout sur les voyelles ouvertes; et que cette gerbe retombe sur l'oreille comme une pluie bienfaisante. L'homme aime les aigus comme les vieillards la chaleur. La voix de Callas est un puits de plaisir.

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Sur la tombe de Mozart, s'il en avait une, on pourrait graver cette phrase de Gloster,
dans Le roi Lear : « Dieu tue par plaisir »

In, "De la musique"