Richter d'arrache-pied.
Ce qu'il y a de beau, dans le travail, c'est qu'il attire à lui ce qui va le nourrir.
Le travail se fait centre, il transforme toute chose en provision de bouche : les lectures, les hommes, les heures, les idées... Lorsque vous travaillez, vous n'êtes pas absent, ni préoccupé. Vous réorganisez votre constellation : votre « sujet » devient le soleil central, autour duquel tourne tout le système. Vous êtes donc terriblement présent, au contraire, vivant, organisé. Un peu centripète, à la rigueur.
On sait, grâce à Huygens et à Newton, que deux questions apparemment idiotes, et néanmoins distinctes, admettent une seule et même réponse :
1. Pourquoi la Lune ne tombe-t-elle pas sur la Terre?
2. Pourquoi la Lune tourne-t-elle autour de la Terre?
Parce que la gravité.
Si votre travail, c'est Mozart, la vie tout entière devient mozartienne. La morale, le style, le billard, la bière, les langues étrangères, les voyages, papa-maman, l'argent, l'élégance, la ténacité, la maladie, le rire, pipi-caca, l'amour, la politique, le théâtre, le chant, la littérature, l'ancien et le nouveau, le savoir-faire, la mort, le cul, Dieu, le jeu de quilles, tout. Il n'est point jusqu'à Mallarmé qui ne devienne mozartien - à cause de son obscure clarté. Si le travail n'est pas une physique, c'est au moins une chimie. Métaphysique des transformations.
L'admirable, c'est qu'il existe autant de systèmes solaires que d'individus au travail; et qu'ils ne se gênent pas entre eux; et même qu'ils s'échangent leurs planètes! Si mon travail, c'est Richter, la vie tout entière devient richtérienne : la morale, le style, le billard, la bière, les langues étrangères, et ainsi de suite.

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J'ai participé à un jury de quatuor à cordes. Les concurrents devaient jouer, dans cet ordre, le quatuor opus 28 de Webern (imposé) et une autre oeuvre du XXè siècle (libre). Plusieurs formations ont défilé, jouant Webern et Dutilleux, Webern et Hersant, Webern et Carter... Sans rien annoncer au jury, des Russes ont joué un long quatuor de Schnittke avant Webern. Le président du jury, assis à ma gauche, tournait les pages de sa partition en même temps que tout le monde. Nous avions des photocopies, et cela faisait flap, flap, avec une belle unanimité. Seulement, ce président de jury, abruti fieffé, imposteur notoire, imbécile crasse, n'avait pas interverti ses partitions, et « suivait » sur Webern pendant que les Russes jouaient Schnittke... Bientôt, il n'eut plus de pages à tourner, alors que les musiciens n'en étaient qu'au milieu du premier mouvement.

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(Suite)
Il est toujours président de ce jury.

In, "De la musique"