image002La musique a toujours été pour moi une espèce de, peut-être pas de carburant, mais au moins de comburant qui permettait aux choses de brûler mieux, et qui m'a nourri constamment, qui m'a toujours paru être la chose la plus puissante, la plus élevée que l'homme pouvait faire dans sa vie, que l'on n'avait pas trouvé de meilleur moyen de s'approcher de, je ne sais pas, appelons cela Dieu si vous voulez ou appelons cela... schtroumpf, enfin de quelque chose qui serait très, très haut, de quelque chose qui serait de l'ordre de ce que Beethoven tentait quand il écrivait la Missa Solemnis, c'est-à-dire de quelque chose qui vous arrache à la glu terrestre, et la musique me semble être proprement capable de cela, mieux que le reste, parce que c'est plus abstrait, que cela va directement à l'âme, directement dans les veines, comme les médicaments qu'on injecte.
Elle me nourrit depuis que je suis tout jeune, toutes mes cellules en sont imprégnées, et donc une grande partie de mon activité littéraire, puisque vous en parlez, tourne autour de cela, autour de ces émotions brutales, presque animales et en même temps très mentales, parce que la musique c'est aussi une science, enfin je veux dire qu'il y a des musiques qui sont terriblement élaborées du point de vue de l'intelligence qui y est investie. Donc comme j'utilise ma matière grise, la mienne, pas celle d'un autre, et qu'elle est complètement nourrie de musique, eh bien! mon Dieu, et puisqu'il faut que je travaille aussi, que je gagne ma vie, la critique de musique me semble une activité tout indiquée.

In, "De la musique"