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                                                        dessin Faujas

Je suis de plus en plus étonné par le nombre de choses que je ne comprends pas. Je m'inquiète un peu : après tout, serais-je un imbécile ? Évidemment, j'ai derrière moi, pour me rassurer, le poids de la culture, l'éducation, deux ou trois diplômes ; je me suis doucement habitué, depuis quelque temps, à être intelligent. Pourtant, si je me souviens bien, je n'étais pas tellement brillant, autrefois. Les mathématiques, la chimie, la physique, les exercices de mémoire, zéro. On me mettait devant un problème, et je ne comprenais rien.
Même dans les disciplines littéraires, je me heurtais à des questions très simples. Je ne comprenais pas les sujets des dissertations, qu'ils soient littéraires ou philosophiques. Invariablement, je tombais à côté. J'étais « hors du sujet ». Non par excès d'imagination, ou par manque de discipline, mais par véritable incapacité. Je relisais trois fois l'énoncé du sujet, et je ne comprenais pas.
C'étaient pourtant (je m'en suis aperçu plus tard) des sujets très simples. Un problème était posé, assez clairement, mais avec ce qu'il fallait de style dans la phrase - spécialement lorsqu'il s'agissait d'un extrait d'auteur - pour embrouiller les choses.
Quant au phénomène de traduction ! C'est simple : tous les contresens étaient pour moi. Il y avait un tour d'esprit, un ton, une rapidité de coup d'oeil qui m'étaient étrangers. Je me souviens par exemple de ce texte de version grecque sur lequel j'avais passé deux heures sans arriver à comprendre le sens d'une phrase. J'avais regardé tous les mots dans le dictionnaire, vérifié la syntaxe dans la grammaire, et pourtant, rien ne venait. Après deux heures de vide, épuisé, énervé, je demande autour de moi. On vient. On jette un coup d'oeil sur la page, et, sans hésiter, on me traduit la phrase. J'avais tout simplement oublié que la phrase en question se continuait sur la ligne de dessous...
Peut-être après tout est-ce de la paresse. Actuellement, même les choses les plus simples arrivent à m'échapper. On me raconte une plaisanterie scabreuse, et moi je ne ris pas. Je n'ai pas compris. On me parle, et tout à coup, sans raison, je ne suis plus ce qu'on me dit, je ne rattache plus les mots les uns aux autres. Tout s'en va à la débandade, à ma grande confusion naturellement. Le théâtre, le cinéma, les romans me jouent sans cesse des tours. Je perds vite pied dans l'intrigue, j'oublie les noms des personnages, je flotte, je rêve presque. Je n'ai pas écouté ce qu'il fallait écouter, pas vu ce qu'il fallait voir. Comment cela se peut-il? Ai-je un défaut de l'intelligence, une sorte de vice fonctionnel, semblable à l'astigmatisme? Dû à un rythme particulier à moi, à une mythologie, à une façon de voir et de saisir? Ou bien suis-je bête, tout simplement
En fait, tout cela est sans doute lié au phénomène de la conscience. La conscience isole, morcelle. Elle obstrue la route vers la synthèse. Les mots déconnectés résonnent particulièrement, ils réveillent des souvenirs, ils s'associent selon mon gré. J'ai ma logique, et je ne puis souffrir l'intrusion des systèmes extérieurs. A la limite, c'est cela, la bêtise. La plupart du temps, je m'aperçois que je suis dans une sorte de rêve. Stupide. Quelque chose s'étant bloqué. Tournant sans cesse sur le même axe, dans la peur et l'isolement. Quand je me réveille, les choses sont passées. Elles sont loin de moi, elles m'ont quitté. Et j'ai beau revenir à elles, elles ne peuvent plus refaire ce qu'elles ont fait si brièvement, et que j'ai manqué.

In, « L'extase matérielle »