pages 64 et 65

«Dignité : n.f. (v. 1155) est emprunté au dérivé latin dignitas, "fait de mériter, mérite", également employé pour désigner les qualités qui font qu'on est digne (estime, considération, prestige), et, avec un glissement vers l'apparence, l'honorabilité, la beauté majestueuse [...]. » Ainsi parle le Robert, dictionnaire historique de la langue française...
Le pauvre, comme le malade, le condamné, le mourant, se doit d'être digne. On ne le tolérera qu'à ce prix. On tisse autour de lui un fin réseau symbolique et discursif où la dignité tient l'avant-scène. Qu'il se lave, qu'il se coiffe, qu'il se redresse, et voilà d'un coup - miracle! - que le clodo, le mendiant, le moribond retrouve sa dignité. Rien que sa dignité. Et toute sa dignité...
Cette dignité que les faiseurs de bien se vantent d'avoir le pouvoir de restaurer, de conférer, de distribuer... La dignité, ils sont journalistes, politiciens, tuteurs de la nation, professionnels du pire, cent mille camelots, de platitudes en banalités, à en faire l'article, à la brader distraitement à toute fin de déclaration, à tout bout de zinc, à tout pousse-café. La dignité comme axiologie du malheur et de ses comportements est imposée au pauvre par l'idéologie même qui l'englobe et le constitue en tant que fait social. Les pressions sont douces, certes, mais insistantes.
Ah, la dignité, il faut qu'il aime ça, le pauvre. À défaut, on le lui apprendra. Et il faut qu'il en redemande. Et surtout qu'il s'en lasse jamais, le mendiant, le trimardeur, de contempler sa statue de stoïcien. Statue en pied! Et creuse bien sûr, et qui ne sert que de perchoir à quelques pigeons malpropres, mais tout de même... L'effort humain se doit, c'est l'évidence, de regarder l'avenir debout. Et qu'il ne détourne pas les yeux surtout, Clodo, de sa version idéale, de cette image d'Épinal de lui-même. Pauvre, mais digne. Démuni, mais droit. Tout nu, mais tenant fièrement la pose. Grotesque, oui, mais impavide...
Cela risquerait, sinon, d'être dangereux, de tourner vite mal. Peut-être même à l'insurrectionnel des fois, qui sait? Rien que d'évoquer la caresse de soie noire de cette éventuelle, bien éventuelle, et toute lointaine possibilité, à Neuilly déjà, on ferme les volets, on barricade les portes, on tétanise des muscles fessiers, on rêve de Suisse...
Dignité et mérite, donc. Mais dignité pour quoi faire ? Pour mériter quoi ? De qui ? Pourquoi ? Escroquerie! Il n'y a rien, en définitive, à mériter que, de temps en temps, un peu de soupe tiède et, peut-être, un morceau de couverture sale...
Et puis quoi ? Est-il, enfin, plus digne, lorsque l'on est conduit à l'échafaud qui est là, dressé, et qui vous attend dans le silence d'un petit matin acidulé et brumeux, de marcher lentement, la tête haute, le regard lointain et la lippe ourlée d'un sourire de fin mépris, ou au contraire de hurler comme une bête qu'il faut traîner à l'abattoir, de sculpter de chaque orteil épouvanté, dans la terre qui s'en moque bien, de sanglants sillons, d'arc-bouter tout son être d'un Non! archaïque et viscéral, de tenter enfin d'arracher l'oreille du bourreau d'un coup de dents? Où, là-dedans, se cache-t-elle donc, la vraie dignité ? Qui peut le dire ? Qui s'arrogera la trop cruelle impudence de trancher ?

In, "Le sang nouveau est arrivé", Gallimard