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Dépression et alcoolisme. Sans même aborder la délicate question de la psychopathologie spécifique à l'errance et à la désocialisation, les SDF, miséreux chroniques et autres grands blessés de l'existence, souffrent massivement, et au minimum, de dépression et d'alcoolisme. Tout le monde est d'accord là-dessus. Mais qu'implique donc la prise en charge de la dépression et de l'alcoolisme? Quels en sont les pronostics? N'importe quel étudiant de troisième année de médecine connaît, par coeur, la réponse à cette question.
Très grossièrement, un tiers environ des dépressions se traite efficacement par les médicaments seuls. Un tiers nécessite, à la fois, médicaments et psychothérapie. Le reste se révèle très difficile à traiter. L'accompagnement thérapeutique d'une dépression est, dans les cas les plus légers, de six mois au minimum. Le plus souvent, il dure un an et demi, deux ans. Dans les cas les plus graves, comme ceux, précisément, que l'on trouve dans les populations désocialisées, il s'agit de prises en charge complexes, tant somatiques que psychothérapiques, voir psychiatriques. Ces prises en charge s'étalent sur plusieurs années... Leur pronostic est mauvais.
Quant à l'alcoolisme, dont on ne répétera jamais assez - dans cette France où le fétichisme pinardier tient souvent lieu de fierté nationale - qu'il constitue une addiction grave qui, elle-même, renvoie à une psychopathologie lourde, le tableau est encore plus sombre. Un tiers des malades alcooliques meurent des conséquences somatiques directes de leur addiction. Un tiers titubent de cures en cures, vasouillent de produits en produits, dérivent à vie de bibines en anxiolytiques... Un tiers seulement, selon les études les plus optimistes, parvient, après de nombreuses tentatives, à s'installer dans une abstinence définitive. Au mieux, les épidémiologistes pensent que la durée de prise en charge moyenne d'un malade alcoolique futur abstinent est de six à huit ans. Période douloureuse scandée de cures et de rechutes... Cela, encore une fois, dans le meilleur des cas. C'est-à-dire en ce qui concerne des patients fort éloignés des profils qui nous concernent.
Bref, le constat est sans appel possible. De quoi ont besoin ces gueules cassées, ces perpétuels écorchés que sont les SDF ? De prises en charge longues et finement pensées, de soins complexes tant somatiques que psychothérapiques. D'accompagnements au long cours, comme on suit dans la durée de la vie les malades graves dont on sait que bien peu guériront. De quoi ont besoin les SDF ? De hautes compétences thérapeutiques. Et puis du temps, du temps, et du temps encore...
Et que leur offre-t-on? Quelques nuits à l'abri. Nuits précaires, dangereuses et incertaines. De la soupe tiède distribuée, en saison, de mauvaise grâce. Quelques hardes qui ne sont pas à leur taille. De centres en foyers, ici, ailleurs, demain, autre part, la condamnation au jeu infini des chaises musicales. L'urgence... Au mieux, pour les quelques élus de la réinsertion en marche, un séjour de six mois en CHRS, un an, si l'on se comporte bien. Et bien se comporter signifie, sous peine d'exclusion (une de plus!) et de retour à la rue, être abstinent lorsqu'on est alcoolique. Se lever matin, frais, dispos et entreprenant, lorsque l'on est déprimé...
Curieuse psychiatrie sociale. Étrange dispositif thérapeutique où, pour entrer se soigner, il faut d'abord guérir...

In, "Le sang nouveau est arrivé", Gallimard