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Quand les mains savent lire.

(A propos de l'édition de Vendredi ou la vie sauvage en alphabet braille.)

Il y a un miracle dont je suis plusieurs fois par jour le témoin et l'acteur, et auquel cependant je ne parviens pas à m'accoutumer : c'est le miracle de la lecture. On me donne un paquet de feuilles de papier noircies de signes. Je les regarde, et voici la merveille : surgissent dans mon esprit des seigneurs et des belles dames, un château, un parc admirable peuplé de statues et d'animaux rares. Se déroulent des histoires haletantes, drôles ou touchantes, si bien que j'ai peine à retenir mes frissons, mes rires ou mes larmes. Et toutes ces apparitions n'ont pas d'autre source que ce papier noirci. Quel paradoxe !

Ces apparitions n'ont-elles vraiment d'autre source que ce papier noirci ? Il y a lieu, à la réflexion, d'en douter. Et moi alors ? Et moi, le lecteur ? Car cette fantasmagorie qui se déploie dans mon esprit par le miracle de la lecture, elle est l'oeuvre autant de mon esprit justement que du texte écrit. Oui, je crois qu'un livre a toujours deux auteurs : celui qui l'a écrit et celui qui le lit. Un livre écrit, mais non lu, n'existe pas vraiment. C'est un être virtuel qui s'épuise dans un appel au lecteur, comme une graine ailée vole éperdument au gré du vent jusqu'à ce qu'elle tombe dans un creux de bonne terre où elle pourra enfin devenir elle-même, c'est-à-dire feuille, fleur et fruit.

Mais si la lecture ordinaire est un miracle, que dire de la lecture d'un texte en braille par un aveugle ? Cette sorte particulière de lecture possède pour moi une face de mystère insondable, mais aussi un aspect charmant et rassurant. Le mystère, c'est celui de l'image mentale que se forme un non-voyant à partir des mots. J'évoque un paysage, un visage, un corps. Comment cela se reformera-t-il dans l'esprit du lecteur en l'absence de tout matériel de lignes et de couleurs emprunté à l'expérience ?

Mais il y a à l'inverse dans la lecture d'un texte en braille quelque chose qui m'est cher et tout à fait familier : toucher un livre. J'ai toujours été très attentif à la façon dont les uns et les autres manipulent les livres. Certains les empoignent comme de vulgaires objets. On dirait qu'ils vont les assommer.
Ils sont en tout cas totalement insensibles à l'aura spirituelle qui entoure le moindre écrit. D'autres, au contraire, les manipulent avec un respect craintif, presque peureux, comme s'il s'agissait de grenades dégoupillées qui menaceraient d'exploser à tout instant. Et que dire de ce geste épouvantable: mouiller son doigt pour mieux ( ?) tourner les pages! Rare est la familiarité de bon aloi qui fait qu'on saisit, ouvre, feuillette, referme un livre avec une désinvolture apparente qui recouvre un grand amour et une longue habitude.

Or si le spectacle d'une bonne et heureuse manipulation d'un livre a de quoi réjouir le coeur d'un écrivain, c'est bien autre chose encore de voir certains lire avec leurs doigts ! Toucher les mots, effleurer les métaphores, palper la ponctuation, tâter les verbes, prendre une épithète entre le pouce et l'index, caresser toute une phrase. . . Comme je comprends bien cela !
Comme je comprends bien qu'un livre puisse devenir quelque chose de semblable à un petit chat ronronnant sur mes genoux, et que mes mains parcourent avec une tendresse attentive !
C'est que nous vivons dans un monde où l'image visuelle envahit tout par la photo, le cinéma, la télévision. En même temps, on jette sur les sens du contact immédiat - le toucher, le goût, l'odorat une condamnation absurde qui appauvrit affreusement notre vie.
« Ne touche pas ! » L'odieuse recommandation qui a empoisonné notre enfance se prolonge dans une société où font la loi « les déodorants » (un des mots les plus hideux du franglais), et où s'étalent des femmes en papier inabordables et des expositions de jouets et de bijoux derrière d'incassables vitrines.

Alors voici ce que je me propose de faire, maintenant qu'aux traductions en dix-neuf langues étrangères de mon livre s'ajoute cette édition en braille. J'ai l'intention d'aller trouver mes nouveaux lecteurs et de leur demander : vous dont les mains savent lire, montrez-moi ce qu'elles ont trouvé dans ces pages.
En vérité cette question ne sera que la première, et comme une timide préparation à une autre question, combien plus grave et plus profonde: vous qui n'êtes pas constamment éblouis par des spectacles, aveuglés par des flashes, sidérés par des illuminations, dites-moi ce que vous savez.
Apprenez-moi la pure et douce sagesse des livres effleurés et des choses caressées.

In, "Petites proses"

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