Livre___photo_Nicolas_Tassin

Photo Nicolas Tassin

Charpente (extrait)

- Lorsque le magnétophone est arrêté, vous parlez souvent de charpente et de partage de la folie. Pourriez-vous préciser leurs rapports ?
La difficulté est de trouver une définition qui englobe à la fois l'écrit intime et celui de large publication. Écrire c'est charpenter du délire pour rendre des folies partageables. Plus on sort de son délire en charpentant, plus on en fait un objet qui va flotter seul dans l'attention des autres; il devient extérieur, navigue; on le voit parfois voguer dans la conversation des lecteurs, on espère qu'il ne sombrera pas dans les mémoires. Aider l'oeuvre à tenir sans trop de déformation : telle est la tâche des charpentiers. L'écrit spontané a ses charpentes intuitives, chronologiques ou analogiques. Le paradoxe, c'est qu'on charpente moins la matière brute du délire, justement pour rendre plus fidèlement les extrêmes de la folie, que les histoires délibérément entreprises avec l'arrière-pensée d'écrire un récit qui se lira tout seul et se vendra bien. Or, chacun dispose, qu'il soit écrivain ou pas, d'une organisation naturelle de l'invention pour mettre en place ses élargissements et ses besoins de dérive. L'essentiel, en écrit fini, sera d'éviter l'incohérence ou la rupture. Tout livre est une pente; dès qu'elle s'interrompt, il n'y a plus ni lecture ni livre, seulement du papier noirci broché mort. Or, l'écriture vient se poser sur une charpente où sont prévues des trajectoires de l'attention.

- Le mot «charpente» est une métaphore...
Gentil à vous de le dire. Il épargne les descriptions techniques. Dans tout livre, le sous-oeuvre est une répartition des attentes et des surprises. Le mot «charpente» a l'avantage d'évoquer immédiatement une coque de bateau qui épouse les mouvements de la mer ou bien une toiture où s'évacue la pluie par ruissellement. Certaines écritures s'écoulent mieux que d'autres, certaines ont des méandres. La charpente soutient le revêtement d'écriture sur lequel va circuler l'attention du lecteur. Avant même de commencer à écrire, il faut se faire charpentier de son propre délire.

- Certains rêves ont des charpentes idéalement adaptées.
Certains récits populaires aussi. On trouve tout de suite, tout seul ou à plusieurs, on retouche, on fabrique. Il y a des écrivains qui produisent intuitivement du délire charpenté, et d'autres qui doivent se rabattre vers le jardinage, réfléchir, trouver des mots techniques pour désigner des choses qui n'apparaîtront jamais à la surface de leur écriture. En pratique, c'est par la charpente qu'on peut élargir le cercle, finalement assez restreint dans nos sociétés de loisirs coûteux et d'attention rapidement fatigable, des rares lecteurs susceptibles de s'éprendre d'une écriture proprement littéraire.
La charpente est le grand débiteur de l'attention. Chacun naît avec une écriture sur laquelle il réussit à effectuer quelques modifications, mais de toilettage, de grain et de ton surtout. Il faut donc qu'il devienne charpentier délibéré de ses livres, essais ou romans, en fonction de l'écriture qu'il possède. Une cadence lente, en durées baroques, avec du ton au-dessus et de la présence poussée gagnera à adopter les charpentes pointues de récits construits allant vers une chute. Une écriture plutôt classique avec quelques colimaçons précieux, un ton tenu, dessous plutôt que dessus, litotes, une présence en je, Octave Mirbeau en bref, et vous pouvez vous offrir des charpentes plates, Les vingt et un jours d'un neurasthénique. L'encre coule toute seule, l'écriture emporte l'attention.
En résumé, sans pétillement naturel, il vaut mieux travailler sur de la charpente pointue; avec une écriture qui engage naturellement l'attention, on peut s'offrir de la charpente en terrasse.

- Vous êtes également le premier à formuler une théorie de la charpente à la fois simple et opératoire.
Je m'étonne qu'elle n'ait pas été reprise depuis 1977.*
(*in Écrire, guide pratique de l'écrivain, chez Jean Guenot)

- C'est peut-être qu'elle n'est pas remarquable.
Dîtes plutôt qu'elle n'a pas été remarquée, car remarquable, elle l'est sans aucun doute, Sigusse ! Songez donc : tout type de récit appartient à l'un ou l'autre de mes deux modèles canoniques de charpente, le climaxique et le non-climaxique. Le climaxique est calqué sur l'orgasme spontané masculin : érection, introduction, éjaculation, retombée; c'est le modèle de la tragédie classique depuis Euripide, du mélodrame, du roman policier, etc. Le non-climaxique est calqué sur l'orgasme féminin spontané avec des suites de montées vers un état de plaisir qui peut continuer ou s'interrompre sans être nécessairement couronné par une culmination qui en musique la fin; c'est le modèle du dithyrambe, du feuilleton à épisodes innombrables, etc. Quoi de plus simple ?(. . .)

Les charpentiers du délire (extrait)
In, « Le goûteur d'encres »