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                                  Dos cousu                                                                 Photo Dominique Autié

(. . .) En écriture, on est tout seul dans une pièce avec du silence si possible, une machine à écrire et du papier blanc. Reste à charpenter son délire.

- Comment vous y prenez-vous ?
Le plus simplement du monde. J'utilise la méthode des pinces à dessin. Elle permet de passer de rien du tout au livre écrit en quelques journées de travail suivi.

- Expliquez-moi.
En charpente, l'essentiel est de contrôler ses folies, de les étendre pour les ramasser en petits tas et d'en faire un parcours à relief. En lisant, les autres transforment à leurs mesures. Je pars d'un projet, d'un paquet de notes prises autrefois et pouvant contribuer au récit que j'entame. Un beau matin, je range tout ça sur la table et je prends de grosses pinces à dessin.
Pour un roman, il me faut deux ou trois jours à partir de l'idée pour construire un déroulement. Je divise ce que j'ai en une quinzaine ou une vingtaine de chapitres et je regarde si j'ai à chaque fois de quoi tenir l'attention du lecteur dans le périmètre de ma narration. Je range la matière correspondant à chaque chapitre dans chacune de mes grosses pinces à dessin. J'accroche ça au mur dans l'ordre. Et je continue ma gamberge, je me raconte le livre en très bref. Je remplis mes pinces à mesure, tel fragment de décor pour tel fragment d'action à faire apparaître avant; tel personnage dans telle aventure, etc. J'ai des bouts raccordables. Je vois mieux les reliefs avec ces pincées de feuillets accrochées au mur.

- Vous avez prévu la matière de tous vos chapitres à l'avance ?
Parfois j'ai trois idées sur une feuille et parfois j'ai six feuillets sur une idée.
Lorsque ça peut se marier, je glisse le tout dans la même pince. S'il me manque un raccord entre telle pince et telle autre, je laisse un espace d'un clou où j'accroche une pince à dessin avec un feuillet disant : « raccord à trouver ». Tous les fragments se rapportant à un même moment de l'action sont pris dans la même pince. Pendant la période où j'ébauche le livre, je vais et viens entre mon mur à pinces et la machine à écrire. Un lien, un feuillet, pourquoi dans cette pince-ci et pas dans celle-là ? J'aboutis à un premier rangement.

- Tout est sur le mur ?
Spacialisé. Je décide de ma charpente à la manière d'un paysagiste. Climaxique ou non. Une charpente climaxique me fait souvent l'effet d'une proclamation électorale ou d'une mise en demeure de l'esprit par le récit. En plus, je suis moraliste, donc impératif.
Une fois charpenté, ça peut partir dans une chemise ou bien ça peut rester sur le mur pour le premier jet, le plus difficile à écrire. Il y faut de la concentration. A partir du moment où je prends ça par le début, ça peut durer six, sept jours. Ou une quinzaine. Ou un mois ou deux. Jamais plus. Quand j'atteins des morceaux difficiles à rédiger, je divise tous les feuillets d'une grosse pince en petits paquets à la suite et je les prends dans des pinces plus petites.
Le plus délicat, au cours de cette rédaction, c'est de conserver les reliefs initiaux de la charpente, même s'ils ne ressortent pas en volumes équivalents de copie rédigée. Au besoin, j'intercale un feuillet qui en vaut quatre ou cinq de rédaction claire. Maigre, cette encre là, dégraissée au possible. A trop rédiger en premier jet, on se prend dans la tentation, souvent inconsciente sur le moment, de résoudre des difficultés de charpente par des élégances d'écriture. Après, il ne sera plus possible de déplacer des masses importantes de récit, tant elles seront engagées dans la chair du texte.
Ce manuscrit de premier jet, qui comporte toutes les données immédiates de la mémoire bâtie selon ma charpente, quitte le mur et va dormir dans une chemise.

- Longtemps ?
Quelques semaines. Ou des années. Au mieux un mois pendant lequel je fais des articles, un autre livre ou des nouvelles. Si mon courrier a pris du retard, c'est une bonne occasion. Un matin, j'attaque ça en relecture au sabre; le soir ou le lendemain, revenu en mémoire fraîche, modifié, retaillé, c'est à nouveau en pinces sur le mur. Aussitôt, je commence la rédaction du deuxième jet. Cinq ou six jours plus tard, ou dix, ou trente, le manuscrit entièrement retapé est de retour dans une chemise.

- Vous faites une troisième version ?
Pas toujours. Ma méthode des pinces à dessin me permet de tenir constamment ma charpente en
observation pendant que j'écris le détail. En deuxième jet, je travaille principalement la fluidité; parfois, je m'aperçois qu'un passage est à détacher et à insérer ailleurs. Coups de ciseaux. Replacé, le passage en question doit être intégré par des transitions d'écriture. Dans ces cas-là, il est évident qu'un troisième jet s'imposera.

- Pour tout le manuscrit ?
C'était préférable quand je soumettais des manuscrits en lecture à des éditeurs. Dans mon système actuel de fabrication, je ne recopie au net que les fragments illisibles; les brouillons et les états préalables sont remplacés dans les pinces par de la copie au net.

- Vous jetez à mesure les morceaux de la version précédente ?
Oui, jusqu'à présent. Autrement, je confondrais les divers états du manuscrit.

- Et la postérité ?
Ça me désole pour elle, croyez-le bien. J'aime les manuscrits nets. Pourquoi deviendrais-je mon propre historiographe ? Pour moi, c'est plus commode de jeter. Le brouillon soulage la mémoire, les versions préalables servent de relais vers le manuscrit terminé. Après, tout peut dormir dans une chemise, je suis allégé lorsque j'enlève du mur les pinces à linge contenant la dernière version relue, correcte en syntaxe et en orthographe (. . .)

Les charpentiers du délire (extrait)
in, « Le goûteur d'encres »

Photo Dominique Autié