Les mots parfois se précipitent.il_a_pris_son_amour
La page bleuit, s'étale, se déplie, s'allonge, bientôt plus vaste que la mer. Elle se lève et forcit. Elle prend vers le ciel son essor. On voudrait croire alors qu'elle n'est plus ce vain chemin d'encre qui se hasarde vers nulle part, mais le coeur retrouvé de l'amour.
Parfois, il arrive encore que la mer fasse sonner les trompes de la langue. Elle enfle sa voix sous les falaises et pince des cordes tendues sur des carapaces de tortues pour chanter les exploits des héros morts aux gestes de marbre dont on entend sonner le rire et cliqueter les armes de fer, très tard sur le soleil couchant.
En vérité, pourtant, les mots se noient : elle est une affaire trop grande. Il faut à la parole des digues et des gués, des passerelles, des ports et des patries, toutes sortes de petites affaires rassurantes, des choses simples autant que précises à quoi penser et auxquelles se tenir, des clés, des colliers et des chiens, mettre ce bleu en boîte, tenir le large en laisse.

In, "Une histoire de bleu"