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Ce que j'aime dans une femme

Je n'aime pas les bêtisiers. Ce sont des anthologies de paroles et non de pensées. On y est toujours de mauvaise foi : on extrait une formule, on surprend un écart, on ne prend plaisir qu'au mal qu'on trouve chez les autres. Le bêtisier est un produit gai du ressentiment, qui est toujours triste. Mieux vaut respirer que s'époumoner .
Je n'aime pas les femmes à travers les dénonciations qu'on fait de leur caricature, je n'aime pas même celles qui dénoncent. Le chemin est trop long. J'aime les femmes, comme les chante Julien Clerc, dans un bel arbitraire et une distribution aléatoire des vertus qu'il leur prête, avec ses
« quelquefois » et ses « toujours ».
« Femmes, je vous aime, femmes, je vous aime. »
Il se trouve peut-être plus de pensée dans son chant que dans toute la philosophie.
C'est d'ailleurs une énigme. Il est des objets qui se chantent ou ne se disent bien qu'en poésie : l'amour, le vent, la mer, Dieu sont-ils mieux célébrés par Stendhal, Saint-John Perse, Valery ou Claudel que par Kant, Hegel, Husserl ou Heidegger ? Je n'hésite pas longtemps. On dira que, précisément, il s'agit de célébration et non de spéculation. C'est là une question décisive qui concerne la nature même des objets. La réponse qu'on lui donne peut faire taire le philosophe : qu'il s'occupe de ce qui le regarde; ou mieux : qu'il s'occupe de ce qu'il sait regarder.

Je suis philosophe et je suis homme; je suis philosophe et je suis mâle, donc amant, et donc père. La différence n'est pas subreptice. J'aime dans une femme sa douceur : cette peau blanche que le soleil n'a pas encore séchée, ce doux regard qui s'inquiète de ma fidélité, ces seins lourds dont mes mains créent les formes multiples, le gréement de ce corps que je reconnais à deux cents pas, ces lèvres qui réveillent en moi les restes d'un tempérament presque éteint, cette caresse en passant au milieu d'une foule, cette épaule qui me rend carnivore, cette joie du visage quand nous nous retrouvons, ces fesses qui frémissent aux soubresauts de mon sexe, ce sourire qui déclenche celui de mes enfants, cette souplesse des membres qui produit mille figures libres et imposées, cette allure magnifique d'une noble démarche, ces longues jambes que révèlent et dissimulent les ombres d'un voile de soie noire, cette voix qui ne dit jamais mon prénom mais invente mille périphrases, cette humidité qui m'assure de son désir, cette délicatesse qui éveille le mien, la chaleur de son corps ensommeillé qui résiste encore à mes avances, l'élégance de l'air qu'elle déplace, la pudeur de son geste le plus érotique.

J'aime ce que, précisement, je ne suis pas, dans cette différence éblouissante et buissonnante.
Tout ce que j'aime ainsi, je voudrais en même temps que personne d'autre que moi n'en profitât jamais. J'ai la jalousie prospective, actuelle et rétrospective. Je n'aime pas penser que cet homme, ici, en ce moment, en face de moi, a déjà connu tout cela. Même si tout est fini aujourd'hui. J'abhorre cette idée et toutes les images qui l'entretiennent jusqu'à la nausée.
Comme le narrateur de Proust, je n'aime pas ces signes qui renvoient cette femme à d'autres mondes que le mien.

Ce que j'aime en cette femme, je le dis, je le pense objectif, à l'expresse condition, que cette objectivité me soit réservée et ne puisse être vérifiée par personne. Il en est comme de cette terre, vierge et mère : fait-on l'éloge public de sa campagne au risque qu'une meute de touristes veuille la partager ? J'ai donc du mal et je peine à penser. Je n'ai personne à convaincre car je ne veux convaincre personne. J'aime, je désire, je jouis, mais j'ai vraiment du mal à penser, c'est-à-dire à faire partager cette féminité. Il faudrait que je m'abstraie, mais je n'en ai aucune envie. J'aime ce corps de femme dans lequel elle est tout entière. La pensée bute sur ce corps; elle trébuche sur le mystère de cette objectivité impossible. Elle trébuche, elle balbutie, mais la chute est bien douce.
Comme une belle chute de reins.

In, « Eloge de la féminité »

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