amandier_en_fleur___BonnardEn face, sur le mur, une peinture de Bonnard. La maison d'enfance du peintre n'était pas loin d'ici. Une des jeunes femmes en parle. Elle porte des vêtements dans les mêmes tons que cette peinture : des couleurs assourdies, des lumières couvant sous la cendre, des couleurs d'été ancien, d'amour perdue. Les armoiries du paradis : rose, lilas.
Parler de peinture ce n'est pas comme parler de littérature. C'est beaucoup plus intéressant.
Parler de peinture c'est très vite en finir avec la parole, très vite revenir au silence.
Un peintre c'est quelqu'un qui essuie la vitre entre le monde et nous avec de la lumière, avec un chiffon de lumière imbibé de silence. Un peintre c'est quelqu'un qui nous envoie sans arrêt des photographies du monde. Beaucoup d'images, trop d'images pour les serrer toutes dans un portefeuille et les sortir de temps en temps : voici le monde comme il bat dans le coeur d'un   inconnu.
Voici le coeur d'un inconnu comme il bat dans mon coeur.
Bonnard est mort en 1947. Sa dernière note dans son dernier carnet disait ceci : « J'espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l'an 2000 avec des ailes de papillon. »
Sa dernière peinture était celle d'un amandier en fleur. Un dernier souffle, un ultime effort : allez, tout donner une dernière fois, tout fleurir d'un seul coup, partir sans regret, sans rien laisser au fond de soi. Il y a deux attitudes possibles devant la mort. Ce sont les mêmes attitudes que devant la vie. On peut les fuir dans une carrière, une pensée, des projets. Et on peut laisser faire - favoriser leur venue, célébrer leur passage. La mort dont nous ne savons rien posera sa main sur notre épaule dans le secret d'une chambre ou elle nous giflera dans la lumière du monde - c'est selon.
Le mieux que nous puissions faire en attendant ce jour est de lui rendre sa tâche légère : qu'elle n'ait à tenir entre ses doigts que quelques fleurs d'amandier (...)

Le tableau et le peintre se séparent quand ils ne sont plus d'aucun secours, l'un pour l'autre. Quand le tableau ne sait plus nourrir le peintre, quand le peintre ne sait plus nourrir sa peinture. L'oeuvre est achevée quand l'artiste est devant elle, rendu à sa solitude entière.
Bonnard retardait toujours ce moment. Pour l'amandier en fleur, de son lit de mourant, il indiquait à un ami une retouche à faire : un vert qui ne va pas, là, à gauche, recouvre-le d'un jaune or. Pour un autre tableau, exposé à Paris, loin de lui, il écrit et demande que l'on étouffe un oiseau vert sur la toile, qu'on le recouvre d'une couleur brune.
Celle qui parle aujourd'hui est devant son amour comme le peintre devant son tableau - hésitant à finir, apportant des retouches, éloignant l'instant d'une solitude.
Ses mots ne sont pas vraiment dits pour vous, pas vraiment pour elle-même, ils tournent dans la pièce et vont trouver refuge au-dehors, dans l'arbre ruisselant de lumière - un petit oiseau vert impossible à tuer.

C'est maintenant avec l'attention d'un peintre que vous regardez cette femme, ses mains sur la table, ce silence dans ses yeux, ce cri de toutes les amoureuses : « j'espère que mon coeur tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant mon amant de l'an 2000 avec des ailes de papillon."

Bonnard, "Amandier en fleurs"

in, « L'Inespérée »