homme_2_ron_Mueck"... Il se fait tard, et, dans mon coin, je m'abandonne à la tristesse du non-amour. Comment faire danser le non-amour ? Comment le transpercer d'un mot, ou de plusieurs mots, détachés du livre extravagant des profondeurs de l'être, et s'enivrant, dans l'homme malheureux, d'une danse plus importante qu'une perte d'amour ? Cela existe-t-il ? J'attends que cela existe, comme si c'était la première fois que cela devait exister. J'éprouve soudain envers mon corps, un misérable soupçon. Il bande dans le vide, sans un mot. C'est un corps d'homme, empli de tristesse, et qui doute de l'amour. Bander, ce n'est rien si tout ne bande pas en même temps : les sentiments, la tendresse, le verbe, l'émotion, l'intelligence, le passé, le présent, l'esprit, le respect dû à la femme. Ce sont ces bandaisons entremêlées, multipliées, s'extirpant de l'opaque complexité, qui nous approchent du mystère charnel, plus important que le mystère de Dieu. Si j'ai encore un livre d'amour à écrire, après, je pourrai mourir rassemblé, c'est une idée qui me vient. Non, ce n'est pas une idée, c'est une houle, un remous indistinct, sur lequel se greffe peut-être une parole, sait-on jamais. Oui, sait-on jamais si la tristesse est vraiment triste, ou si ce n'est que l'interruption mélancolique d'une insatiété.... »

in, "Corpus Scripti"

photo, "Big Man" (sculpture de Ron Mueck)