Poème à Maillol

Je suis née dans un oranger. Mon père était un roi
Roi d'un petit jardin où il se modelait sans cesse
Où sa lumière m'a nourrie
Il vivait là, comme un ermite, sur ses terrasses de soleil.
Des pieds à la tête, il m'a faite. Je fus sa pensée, ses ébauches
Ses luttes, sa vie, son langage.
Un ouvrier. Je suis sa fille. Il était roi, autant que vous.

En moi, il mit ce coeur toujours vivant qu'on entend battre
Quand on m'écoute, et le silence qu'il aimait.
Je suis née d'un rythme intérieur, d'un chant profond
Du bonheur d'être, et de ses rêves de reflets.
De ses mains qui fouillaient la nuit
Il m'a délivrée. Il m'a fait jaillir du néant.
A présent je suis libre, dans les jardins vivante
Je suis chez moi. Prisonnière, je briserais tout.

Mais moi, brillante et forte. Je portais des paniers de fleurs
Des fruits et des poissons. Au marché, il m'a vue
« dans un carré parfait, dans un triangle aigu »
et je devins la mer, la montagne, la nuit
Je fus l'air et la terre, la rivière, la source.
Il ne m'a jamais dit que j'étais la Beauté
Mais il m'a faite, il m'a enfantée, s'appliquant,
Peut-être pensait-il : « Mes mains plus tard la quitteront
Mais le soleil, les pluies, les neiges sur son corps
Les saisons, les nuages revivront avec elle.
Je l'ai faite pour Dieu, pour le bonheur des yeux
Pour la force du sang, pour l'harmonie de l'homme.

Sa parole de solitaire
Ce qu'il avait à dire au plus secret de lui
C'est moi.
Il me cherchait, il m'appelait des nuits durant
Il inventait mes mains, mes genoux, ma poitrine
J'étais en lui sa délivrance, sa respiration, son plaisir.
Il m'a faite glorieuse et des vents caressée
Robuste et vraie, il m'a roulée dans la lumière
comme un grand animal au creux du mouvement
un instant suspendu, se reprenant sans cesse
pour les fastes du corps. Il m'a vue m'endormir
Le dos comme un portail fermé sur les soleils.