Décourage en toi le chagrin. Les caroubiers, les lauriers-roses
De ton jardin, arrose-les pour les oiseaux,
Réjouis-toi quand tu t'éveilles d'une journée toujours la même,
Ton coeur te dit à chaque instant que ta durée va de son pas
Régulier comme un pas d'horloge. Invente des gazons
Pour reposer ta vue, et fais, comme à Grenade
Ruisseler l'eau du temps sous les roses. Je sais,
Cette Tour Capitaine est tout imaginaire,
Mais si tu vis comme un poète dans ce haut lieu
Dis-moi, où est la réalité ? Sur le dedans
Ouvre les yeux et découvre en toi d'autres chambres,
D'autres allées. Les narcisses dans le désert
Refleuriront. Invente en toi d'autres rivages
Où le roc se dérobe, où le reflet n'est plus
Qu'un tapis où marcher sur l'eau du ciel. Invente
Une ville déserte, un Pompéï vacant
Et fais tourner sur l'écliptique
Pour mieux jouir de l'ombre et des grands pans déserts
La lumière et l'obscur. Fais-toi de la chaleur
Des souvenirs en creux dans tes mains. Puis, va-t'en
Défricher les cent mille hectares de ton domaine
Intérieur. Décourage en toi le chagrin.

in, "Dialogues"